4-01

Toutes les musiques du monde

 

Kusen  - zazen du 22 juin 2014, 
Par le moine Federico Dainin Jôkô San
Paris – Dojo de La Montagne Sans Sommet

 

 

Toutes les musiques du monde

 

 

Demeurez dans votre présence ;

Devenez cette présence ;
Et dans cette présence, rassemblez tous les existants.
La musique s’est tue,
Les chants se sont taris,
La fête est terminée.
Au petit matin, quelques photos publiées sur Facebook montraient des trottoirs de solitude, des caniveaux remplis de bouteilles et de gobelets en plastique, quelques âmes déchues dans trop de grammes d’alcool et un grand silence …
La fête de la musique est finie mais les notes et les sons mélodieux où sont-ils allés ?

Il a fallu tellement monter le « son » pour que l’on entende, tellement pousser la fête pour que l’on s’enivre.
Nous avons tant besoin d’extraordinaire, de sensations fortes. Alors, nous créons des fêtes de temps en temps, des pauses dans notre vie :
La fête de l’amour, la fête des mamans, la fête des papas, la fête de la femme et la fête de la musique, parce que nous avons besoin de nous rappeler que nous avons une maman, un papa, qu’il y a des femmes et qu’existe la musique …
Nous fêtons même le travail !
Et à ces fêtes, nous avons adjoint des journées spéciales :
Les journées de solidarité, la journée du sourire, la journée de l’amitié… Parce que nous avions besoin de savoir que nous travaillons, qu’il nous faut être solidaire, qu’il est bon de sourire et combien elle est précieuse l’amitié…

Mais après ces jours de fêtes, après ces journées spéciales, que nous reste-t-il ?
Nous avons voulu bâtir l’extraordinaire pour ressentir les choses de l’ordinaire, réduisant à des petites journées dans l’année, l’immensité de l’ordinaire dans laquelle tout était contenu. Nous avons fait le choix de nous appauvrir, de réduire le festin de notre vie à quelques jours de fête. Mais la vie, la grande vie, cette immense, inouïe, vaste vie, porte en elle à chaque instant qui s’écoule, tous les parfums du monde, toutes les couleurs de l’existence et soudain, nous n’avons pas besoin d’extraordinaire, car au cœur de notre ordinaire tout est déjà présent.

Il nous manquait l’amour et nous avons créé la fête de l’amour.
Il nous manquait nos parents et nous avons créé la fête du père et de la mère.
La musique de notre vie s’était tarie et nous avons créé la fête de la musique.
Mais détrompez-vous, ouvrez la main de votre esprit et voyez :
Ce n’était pas l’amour qui vous manquait, mais c’était vous qui manquiez à l’amour.
Ce n’était pas la musique qui manquait à notre vie, mais c’est nous qui manquions à la mélodie de notre existence.
On a beau fêter la fête de la musique, mais les sons du monde les entendez-vous vraiment ?
Si vous relâchez tout ici et maintenant, qu’entendez-vous ?
Que parvient-il donc à vos oreilles ?
Tout dans notre vie est un son, tout vibre sur la partition de notre existence comme des notes qui s’égrènent d’instant en instant. Certaines mélodieuses, d’autres dissonantes. Certains jours un peu techno et d’autres jours c’est du Bach qui s’élève. Si vous marchiez dans Paris hier soir, s’entrelaçait d’une rue à l’autre la musique house, ou des violons sous les porches de la place des Vosges. Sans combat, sans guerre, toutes les musiques du monde l’espace d’un soir ont cohabité. Ici, du Gospel, sous le porche d’une église des chants religieux, dans les rues du Marais la musique endiablée, sur certaines places parisiennes des orchestres de chambre, toutes les musiques du monde ont cohabité.

Et dans notre vie, cela est possible aussi, si nous savons écouter, si nous savons entendre, prêter l’oreille, ouvrir le cœur, toutes les musiques du monde, toutes les musiques de l’existence peuvent vibrer en nous !!!
Mais les écoutons-nous vraiment ?
Le Bouddha de la compassion, Kannon, est représenté comme celui qui entend les bruits du monde, qui écoute les sons du monde.
Et vous les entendez-vous ?

S’asseoir en zazen, c’est apprendre à écouter. A écouter d’abord le monde visible, le monde extérieur attentivement pour plonger et entendre notre monde intérieur. Laissez tous les sons du monde venir à vous sans jugement. Il y a un espace entre ce que vous entendez et vous. Cet espace est zazen. Ici, avant d’entendre la voix de l’enfant dans la cour, le bruit des assiettes, l’eau dans les tuyaux au-dessus du Dojo, les voitures à l’extérieur, l’oiseau dans la cour, avant d’entendre cela, ces sons n’ont ni de « nom », ni « d’adjectif ».

Entendez-vous à présent le bruit du vent ?
Avant que votre esprit appelle le bruit du vent, le bruit du vent « Est ».
Il y a un espace fondamental entre ce que vous entendez et vous-même, avant que naissent les jugements, avant que naissent les mots, c’est la perception du monde et la perception de vous-même, sans jugement et sans les mots. Et ça, c’est la vraie musique de l’univers. Le chant du monde avant que vous vous engagiez dans son analyse.
Prêtez l’oreille … Ecoutez …
Qu’est-ce que tous ces bruits, ces sons, ces musiques opèrent en vous ?
Est-ce que ces bruits extérieurs vous agacent ?
Est-ce qu’ils vous font sourires ?
Est-ce qu’ils vous laissent indifférents ?
Est-ce qu’ils gâchent votre pratique ?
Mais tournez aussi l’écoute à l’intérieur de votre esprit. Ecoutez votre corps, vos émotions, vos sensations.
Est-ce que tout cela vous agace ?
Vous fait plaisir ?
Si vous apprenez à écouter le monde en vous et tout autour de vous, vous pouvez réaliser O combien nous dépendons des sons du monde. Mais si en zazen, vous lâchez tout, si vous permettez au bruit de cet avion de n’être que ce qu’il est, au bruit des assiettes de n’être que ce qu’il est, si vous cessez de penser qu’il y a des bruits et des sons agréables et désagréables, alors vous êtes libres, vous vibrez avec les sons du monde !
La question du son est importante, la question de l’écoute est importante.
Comment recevez-vous ?

Comment écoutez-vous ?
Si vous ne demeurez pas dans cet espace qu’il y a entre vous et ce que vous entendez, votre vie sera captive. Mais, si vous plongez dans cet espace de non attachement, alors vous déposez les armes des combats et vous êtes libres.
Si le scooter dehors ne peut pas gâcher votre pratique, ni vous agacer, c’est juste le scooter dans la rue. Et au lieu de vous énerver sur le coussin de zazen, vous apprenez à vibrer avec le son du monde ; alors meme le scooter fait zazen avec vous !. Quand quelqu’un va vous agresser verbalement, si vous demeurez dans cet espace entre vous et les sons du monde, alors la première chose ne sera pas de vous engager dans une réponse agressive ou dans la défense, mais d’entendre vraiment pourquoi cette voix vous agresse. D’y déceler même, la souffrance de celui d’où provient la voix et d’avoir le choix de votre réaction, sans suivre les instincts de nos combats.

Et lorsque vous parviendra le son d’une voix qui vous dit : « je t’aime », vous ne réagirez pas dans la simple émotion du plaisir de ce « je t’aime », mais si vous demeurez dans cet espace entre vous et ce que vous entendez de ce « je t’aime », vous en entendrez toutes les mélodies, vous en sentirez tous les parfums, vous en verrez toutes les couleurs, vous en gouterez toutes les délices.
Ce ne sera donc pas le « je t’aime » que vous recevrez, mais tout ce qui fait ce « je t’aime », tout ce qui compose celui qui vous l’offre. Ce ne sera plus l’insulte, l’agression que vous recevrez, mais toute la réalité objective de cette insulte, de cette agression et de celui de qui elle provient. Ainsi, petit à petit cette vie cessera d’être un combat d’un tas de petites choses inutiles. Tous ces combats qui ont tari le festin de notre existence, qui l’on tellement tari que nous avons eu besoin d’inventer les fêtes.

Posez les armes, cessez les combats, écoutez le son du monde au creux de l’espace de zazen. Ou que vous soyez, quoique vous puissiez faire, demeurez dans cet espace entre vous et ce que vous recevez. Et vous serez libres et petit à petit cette vie ne sera plus un combat, mais tous les jours, à chaque instant, ce sera la fête de la musique. La fête où toutes les musiques sont possibles. Alors aujourd’hui, c’est votre fête de la musique et demain ce sera votre fête de la musique et après-demain ce sera votre fête de la musique...

S’il vous plait, redécouvrez votre ordinaire comme la plus belle des célébrations. Nous avons la chance de pouvoir fêter notre vie à chaque instant.
Pour tous les jours qu’il vous