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Etre fort c'est etre fragile

 

Kusen  - zazen du 1er juin 2014, 
Par le moine Federico Dainin Jôkô San
Paris – Dojo de La Montagne Sans Sommet

 

 

Etre fort c'est être fragile

 

 

S’il vous était donné un dernier instant, pour aimer l’être le plus cher de votre vie,

S’il vous était donné un dernier instant, pour vous aimer,
S’il ne vous restait plus qu’un seul moment aussi éphémère que la parution d’un éclair dans le ciel. Si vous n’aviez plus que cela, cet instant, un seul et dernier instant. Si vous n’aviez plus que cela et que pendant cet instant ultime, ce dernier instant, vous n’aviez rien d’autre à faire que de vous asseoir en Zazen, comment vous assiériez-vous ? Avec quelle intensité ? Et que resterai-t-il de vous dans votre assise ?

Vous devez comprendre ce qu’est zazen.

Zazen n’est pas une pratique de relaxation, un rendez-vous de bien-être. Oui ça l’est aussi, si l’on reste à la surface, mais si vous abandonnez toute votre vie à zazen, alors votre vie sera une suite d’instants qui s’égrèneront chacun comme s’il était le dernier, avec la même intensité et les mêmes enjeux. S’il vous plait, asseyez-vous avec toute l’intensité dont vous êtes capables, avec tout l’amour dont vous êtes capables, avec toute la présence dont vous êtes capables. Conscients jusqu’au moindre frémissement du bout de vos orteils. Conscients même du moindre mouvement de l’air entre vos cheveux et à la fois conscients de tout ce qu’est votre vie.

S’il vous plait abandonnez toute votre vie à l’instant qui s’écoule et vous la retrouverez pleine et merveilleuse, inattendue dans l’instant d’après. Dessaisissez-vous de votre existence à chaque expiration, pour que l’existence vous comble à l’inspiration qui suit.
Vous êtes tellement merveilleux …


« La lumière et l’obscurité se contrastent
comme le pied avant et le pied arrière pendant que l’on marche »

dit le Sandokai. La lumière et l’obscurité se contrastent dans ce merveilleux monde, il n’y a qu’une infinité de contrastes, la nuit et le jour, le froid et la chaleur. Dans notre vie aussi, les êtres que nous sommes, nous sommes parfaitement capables d’éprouver à la fois amour et haine, joie et tristesse, colère et enthousiasme, bonheur et malheur ; mais quel est notre vérité ?

« La lumière et l’obscurité se contrastent
comme le pied avant et le pied arrière pendant que l’on marche. »

Si vous comprenez l’importance de l’unification de tous nos opposés dans notre vie, alors vous développerez un immense esprit du Bodhisattva, c’est-à-dire l’esprit compatissant, bienveillant pour tous les êtres.

« La lumière et l’obscurité se contrastent
comme le pied avant et le pied arrière pendant que l’on marche. »

Dans notre culture occidentale, on nous a appris, et nous l’enseignons encore à nos enfants, qu’il y a des gens « forts » et qu’il y a des gens « faibles », il y a même une expression absurde dans notre culture lorsque nous voyons la fragilité des autres, qui est : « sois fort ».
Combien de fois on nous a dit : « sois fort ».
Combien de fois nous avons dit à quelqu’un dans la détresse ou à quelqu’un à vif dans ses fragilités : « sois fort », « courage ».

J’ai compris cela un jour, pendant que mon fils jouait sur une balançoire. Il jouait à un super héros. Son super héros préféré est Batman. Il me disait qu’il l’aime beaucoup parce qu’il est fort, et pendant qu’il se balançait sur cette balançoire dans le jardin, je lui ai dit : « mais qu’est-ce que ça signifie être fort ? ».
Il m’a répondu sereinement et sans détour: « Fort c’est comme la branche qui tient ma balançoire, sinon je tomberais par terre ! ».
Puis cette branche, il y a deux ans lorsqu’il a beaucoup neigé,….. cette branche a cassé. Parce qu’entre temps, ce pin parasol à cause de travaux dans le jardin avait été fragilisé. Pour autant de l’extérieur cet arbre continue à sembler « fort ». Il lui manquait tout à coup la douceur de la sève par endroits, la tendresse du cœur du tronc, évaporée avec la vie, quand en coupant ces racines malheureusement nous lui avions ôté quelque chose de lui, de sa vie de son histoire. Et j’ai pensé qu’ il nous arrive souvent de vivre loin de nos racines, de perdre notre souplesse intérieure, de devenir arides pour vouloir être forts et il suffit d’un peu de neige, pour nous briser, « sois fort ».

Que signifie être « fort » ? Fort signifie parfait, immortel, puissant dans notre monde .... mais, en vérité, la force spirituelle est notre capacité à nous plier jusqu’au sol sans casser. Jusqu’au sol, jusqu’à la terre, accepter de revenir à terre, tomber, quitter les lauriers, les certitudes, les illusions, revenir à la terre sans mourir, tomber sans casser, comme pendant les prosternations dans le dojo, venir à la terre, à l’humus, l’humilité, oui la force spirituelle est celle de savoir aimer nos fragilités sans casser sous le poids de notre histoire. Mais pour cela, il faut que nous gardions vivant en nous la fragilité de la sève, qui peut en un instant quitter le tronc de notre vie ; l’abondance peut souvent se raréfier ... Si nos vies se brisent facilement, si elles cassent c’est que nous avons tellement cru à la force superficielle et illusoire, à cette force arrogante de celui qui rejette ses fragilités, qui en a honte, qui les fuit, au point d’ oublier la richesse de nos faiblesses, de nos fêlures.

L’une des causes de notre mal-être est le fait d’avoir renié nos fragilités, renié nos faiblesses, renié la possibilité de nous plier. Tant que la branche vivante sait se plier jusqu’à terre sans casser, c’est que la vie la parcourt. Mais lorsque la vie s’en va et que la branche sèche et se raidit, même la danse d’un oiseau peut la briser.

Tomber, accepter de se plier, révéler nos fragilités ceci fait partie de nous. Lorsque nous cesserons de vouloir être « forts », lorsque nous accueillerons toutes nos fragilités, lorsque nous laisserons la vie traverser les branches de nos floraisons, nous pourrons plier jusqu’à terre sans jamais casser.
Et aux branches de nos vies, les enfants, petits et grands, pourront suspendre leurs balançoires et rire, chanter et se sentir des super héros, car nous serons leur force.

Alors ne soyez pas forts comme un but en soi, soyez l’obscurité et la lumière qui se contrastent comme le pas avant et le pas arrière pendant que l’on marche. Les jours où votre esprit sera bien stable et enraciné, alors secourez les autres et le jour où votre vie prendra les couleurs de la fragilité, de la détresse, laissez-vous secourir.

Il n’est pas d’homme qui soit fort ou faible.
Il n’est pas une seule vie qui soit obscurité ou lumière.
Il n’est pas d’arbre qui ne soit pas soumis à la fragilité de la sève tout aussi bien qu’à l’abondance de la puissance des jours de printemps, comme le pas avant et le pas arrière tant que l’on marche ; ainsi nos forces et nos faiblesses. Et nulle neige, nulle tempête ne pourra casser vos branches si vous acceptez cette complétude.

A force de vouloir être « forts », nous devenons secs, arides, puis nous nous brisons.
Accueillir nos faiblesses, nos belles fragilités, c’est apprendre à nous aimer en profondeur, pour aimer le monde en sa plénitude, car si notre force véritable ne dépend que de l’acceptation de nos faiblesses, cela signifie que nos propres faiblesses, nos propres fragilités sont la source de notre force.

Celui qui n’est jamais tombé, le jour où il tombera, il aura très mal, il sera dévasté. Celle ou celui qui accepte de tomber et apprend à se relever, accueille la vie dans ses opposées. Car la force, ne consiste pas à ne jamais tomber, à ne jamais se tromper, la force c’est la capacité de savoir sans cesse se relever et avec le temps à apprendre même à aider les autres à se relever. Et par votre attitude bienveillante, leur montrer que leurs fragilités sont toute leur beauté.

Aussi dans un monde où l’on martèle qu’il faut être « fort », allez à contre-courant. Dites-leur qu’il faut être ce que l’on est d’un instant à l’autre, tantôt forts, tantôt faibles ; que la force véritable, c’est le courage sincère et puissant qui sans cesse nous relève ; la foi en la vie. Dans un monde où l’on vous dit qu’il faut être meilleur que les autres, allez à contre-courant, dites-leur qu’il n’est pas important d’être meilleur que les autres mais que ce qui compte vraiment, c’est d’être meilleur soi-même chaque jour, à chaque pas. Mais ce « soi-même », il faut le comprendre : « que suis-je », « que suis-je », « quel est mon histoire», « que suis-je » ?
Et laissant cette question raisonner en zazen, vous découvrirez que votre route est immensément riche, parce qu’elle n’est ni obscurité, ni lumière. Elle est tantôt lumineuse, tantôt obscure.

Notre vie est vaste, comme le pas avant et le pas arrière pendant que l’on marche sur la voie rocailleuse, pendant que l’on court dans la prairie fleurie, pendant que l’on saute heureux dans le ruisseau printanier, pendant que l’on emprunte quotidiennement le goudron de nos villes, cette vie qui n’est ni la prairie, ni le ruisseau, ni le sentier rocailleux et ni le goudron, cette vie forte, forte parce qu’elle accueille toutes ses fragilités et toutes ses beautés. Forte, parce que capable de marcher sur les cailloux pointus, sur le goudron aride, sur la pelouse fraiche et fleurie, et dans le ruisseau éclatant au printemps ; s’il vous plait ne perdez pas votre temps à vouloir être forts, mais laissez vos pas s’en aller de par le monde capables d’emprunter tous les chemins qui se présentent à vous. Quand vous tombez, remerciez la terre de vous accueillir…. Et en vous relevant, remerciez le ciel de vous protéger, ainsi vous deviendrez cette branche vivante à laquelle tous les enfants du monde suspendront leurs balançoires.

Si vous regardez bien à côté de vous, il y a déjà plein de branches vivantes avec une balançoire qui attend l’enfant que vous êtes. Faites-en de même.

Obscurité, lumière se contrastent
comme le pied avant et le pied arrière lorsque l’on marche.

Le jour baisse,
Le brouhaha du monde s’apaise.
Dans les jardins de l’existence oscillent les balançoires.
Des enfants jouent.
Certains tombent, d’autres défient l’envolée.
Certains narguent, d’autres tendent la main.
Ce coussin de zazen,
Ne l’aviez pas vu ?
Une merveilleuse balançoire immobile…….