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Dans la lumière il y a l'obscurité

 

Kusen  - zazen du 25 mai 2014, 
Par le moine Federico Dainin Jôkô San
Paris – Dojo de La Montagne Sans Sommet

 

 

Dans la lumière il y a l'obscurité

 

 

En abandonnant votre présence à l’instant présent

Votre base est large, enracinée dans le sol
Le corps est droit élevé vers le ciel ; relâchez toute tension.
Laissez juste le souffle aller et venir librement.
Inspirez profondément et ressentez la vie qui vous traverse.
Expirez profondément, en vidant le corps, en poussant l’expiration en dessous du nombril, au bas de l’abdomen et en expirant laissez-vous dissoudre dans l’univers.
Puis recevez chaque nouvelle inspiration qui rejaillit naturellement, spontanément, recevez-la comme un don, recevez-la comme la simple vie, la pleine vie.
Et vous êtes riches !
Zazen ce n’est rien d’autre qu’apprendre à être pleinement présents, ce n’est rien d’autre qu’apprendre à recevoir la vie en plénitude d’instant en instant.
Ne cherchez quoi que ce soit, ne bougez pas inutilement, devenez la présence !


Dans le Sandokai il est dit :
« Dans la lumière, il y a l’obscurité, mais ne considérez pas l’obscurité comme pure obscurité. Dans l’obscurité il y a la lumière, mais ne considérez pas la lumière comme lumière. »
Ici la lumière fait référence au monde dualiste, à notre « samsara » (l’ensemble de ce qui circule), la société, le monde visible dans lequel nous vivons, que l’on peut toucher, entendre, juger et voir.
Et l’obscurité est ici le monde de l’absolu, cet univers infini qui nous dépasse, bien au-delà de ce qui est visible, qui nous anime bien au-delà de ce qui est tangible, là où il ne peut y avoir de valeur d’échange ou de valeur matérielle, pas même de valeur spirituelle. Ce monde que, ni nos paroles, ni notre esprit ne peuvent atteindre.

Happés par notre monde dualiste, par ce monde concret et réel du quotidien, les hommes ont tendance à diviniser le monde au-delà du réel, c’est-à-dire tout ce qui nous échappe et qui pourtant nous constitue.
Mais dans le bouddhisme, les choses ne se voient pas de cette façon.
« Dans la lumière il y a l’obscurité », ceci est très important. Cela signifie que, dans ce que l’on voit il y a tout ce qu’on ne peut pas voir. Que dans ce que l’on juge, il y a tout ce qu’on ne peut pas juger, dans tout ce que l’on peut toucher, il y a l’intangible, tout ce qu’on ne peut pas toucher. C’est pour cela que le Maitre Sekito Kisen écrit, « Dans la lumière, il y a l’obscurité, mais ne jugez pas l’obscurité comme obscurité. Dans l’obscurité, il y a la lumière, mais ne jugez pas la lumière simplement comme lumière. »
En japonais, « il y a » ne s’entend pas comme un objet extérieur à mon expérience. Quand on dit : « tu as deux mains », une main droite et une main gauche, en japonais cela devrait se traduire par : « en toi, il y a aussi deux mains », ce qui veut dire que notre expérience du monde ne se limite pas à ce que l’on peut voir, toucher et juger. Voilà le sens de « dans l’obscurité il y a la lumière, dans la lumière il y a l’obscurité ».

C’est très important, parce que si vous percez le sens de cela, vous regarderez le monde d’une façon vraiment différente. La personne en face de vous ne sera pas uniquement ce corps avec ses attributs, ses étiquettes, son aspect plastique. L’autre en face de vous ne sera plus résumé à ce qu’il est dans son apparence, ou dans ses mots, dans ses qualités ou dans ses fragilités à l’instant où vous l’observez.

L’oiseau chante dans la cour et nous pourrions dire : « il y a l’oiseau » et si tout à l’heure vous sortez pour essayer de le regarder, chacun d’entre vous dira, j’ai vu l’oiseau. Mais en regardant cet oiseau, il y a des milliers et des milliers d’aspects de tout ce qui le compose que tout en le citant comme oiseau, vous ne pouvez pas voir.

Ce verset du Sandokai, nous amène à méditer que le monde en face de nous, le monde de nos expériences est loin de se limiter à ce que nous pouvons voir, à ce que nous pouvons en dire, à ce dont on peut faire l’expérience. Et pourtant il n’est pas nécessaire de tout voir, de tout triturer, de tout analyser pour comprendre profondément que la réalité du monde va bien au-delà de ce que l’on voit.

Lorsque vous contemplez une fleur dans un pré, est-ce que vous pensez aussi à la sève qui l’inonde ? Aux micros particules qui composent son cœur ? Aux racines qui épousent la terre ? Et lorsque vous contemplez un être en face de vous, est-ce que vous pensez aussi, à son corps qui fonctionne merveilleusement ? Au mystère de sa présence ? A l’histoire qui est la sienne et qui est sans doute différente de la vôtre ? Au fait que cet homme est un esprit qui pense, un cœur qui bat, des émotions qui l’habitent, des expériences plus ou moins heureuses qui l’ont façonné ?, un passé, un présent, un avenir qui est le sien ?

Apprenez à goûter le monde dans sa plénitude, faite un pas de plus, allez au-delà, nous le chantons tous les dimanches soirs : GATE GATE PARA GATE PARA SAN GATE. Allez au-delà, allez au-delà, rejoignez l’autre rive !
Si vous apprenez à considérer le monde et tout être au-delà de son apparence, vous découvrirez de combien les choses et les êtres sont beaucoup plus vastes.
Notre mystère est grand, allez au-delà !

Dans la lumière il y a l’obscurité ; dans ce qui est visible, il y a tout ce qui est invisible. Lorsque que quelqu’un vous regarde, que voyez-vous ? Ses yeux, ses pupilles, son iris, ses paupières, son visage ou alors vous voyez bien plus ?
Allez au-delà, sans rejeter l’ici et le maintenant, le tangible et le visible, apprenez à aller au-delà et votre vie sera riche. Le monde tout entier vous révèlera de grandioses mystères et les autres quels qu’ils soient ne seront plus réduits à leur présence physique. Ils seront la présence au-delà de la présence. Allez au-delà !

Allez au-delà et lorsque quelqu’un vous offrira une fleur, vous verrez son affection, son amitié, son amour, sa bienveillance au-delà de la fleur.
Allez au-delà et lorsque quelqu’un vous offrira une épreuve, vous verrez sa souffrance, vous verrez sa propre détresse au-delà de sa violence, sa dureté.
Allez au-delà et ce monde embaumera votre vie et les êtres que vous rencontrerez seront la guirlande précieuse autour de votre existence.
Allez au-delà jusqu’à dans l’hiver sombre, froid et sec deviner toute la beauté des fleurs du printemps lovée dans la branche sèche.
Allez au-delà comme le sage, qui en contemplant l’arbre hivernal, voit déjà le feuillage de l’été, allez au-delà !

Allez au-delà, comme une maman, (c’est la fête des mères aujourd’hui). Une maman quand elle attend son enfant, elle sait que la vie est merveilleuse, et que la merveilleuse existence va bien au-delà de son gros ventre rond. Une maman se fiche de savoir si cet enfant à naître sera comme ceci ou comme cela. Parce qu’en son ventre, elle fait l’expérience que cette vie va bien au-delà de ce qui est tangible, va bien au-delà de ce qui est visible, allez au-delà !

Chérissez-vous, comme une mère chérit son enfant dès les premiers instants où elle sait que la vie désormais habite son ventre. Il n’est pas visible, il n’est pas tangible, il n’a ni forme ni couleur, ni odeur ni nom et pourtant dès le premier instant, elle l’aime infiniment, pour tout ce qu’il est au-delà de ce qu’elle peut voir et comprendre. Inconsciemment, elle en aime même les fragilités, même les épreuves, son amour est inconditionnel.

Dans la lumière il y a l’obscurité et dans l’obscurité il y a la lumière. Dans ce que l’on voit, il y a tout ce qu’on ne peut pas voir ; et tout ce qu’on ne peut pas voir brille déjà dans tout ce que nous sommes. Allez au-delà !
Et allez au-delà en commençant par vous-même, c’est l’expérience même de zazen. Assis, ici, sereinement, détendus, libres.
Libres, allez au-delà de vous-mêmes, percevez, percevez, percevez que vous n’êtes pas que ce corps, que vous n’êtes pas que cette manifestation visible, que vous ne commencez pas en dessous de l’épiderme et vous ne vous arrêtez pas au-delà de votre peau. Allez au-delà !

Ce que vous êtes est beaucoup plus vaste, plus immense. Vous êtes la convergence de milliards et de milliards de mystères invisibles. Percevez comme vous êtes beaucoup plus vastes que ce corps. En percevant cela, votre amour se dilate, votre compassion s’approfondit et vous accédez aux mystère. Allez au-delà !
Allez au-delà, et comme le dit le Sutra de l’amour universel : « Devenez libre et vaste au regard subtile et profond, à la bienveillance sans condition . Pareil à cette mère, qui au péril de sa vie, aime et protège son unique enfant avec un esprit sans limite, l’aimant et à travers lui, aimant le monde en son entier au-dessus, au-dessous et tout autour sans aucune limite ».
Qu’il soit présent ou absent, aimant ou pas aimant, elle l’aime sans condition. Etant debout ou marchant, étant assis ou couché, elle ne peut faire qu’aimer au-delà de ce qu’il y a à aimer.

Je vous en prie n’abandonnez pas la pratique et laissez zazen vous approfondir et vous donner le goût de l’au-delà qui est déjà pleinement ici.
Que votre vie soit merveilleusement riche, infiniment vaste. Allez au-delà !