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Retrouvez pleinement votre vie

 

Kusen  - zazen du 18 mai 2014, 
Par le moine Federico Dainin Jôkô San
Paris – Dojo de La Montagne Sans Sommet

 

 

Retrouvez pleinement votre vie

 


Avec amour, avec bienveillance, asseyez-vous.
La base large, le corps droit, cessez de bouger inutilement pour permettre ainsi à l’esprit lui aussi de s’asseoir.
Pas de raideurs, pas de crispations, n’essayez même pas de prendre une belle posture. Votre beauté est bien au-delà de la posture.
Trop de pratiquants réduisent zazen à une technique posturale ; les temples et els dojos sont remplis de pratiquants, moines, nones, et maitres zen qui jouent à singer la statue du Bouddha. Ne vous leurrez pas, ne perdez pas votre précieux temps en de telles singeries. A réduire zazen à une belle posture de l’assise on en perd la compassion, on en perd la joie ; et on se meurs.

Ne faites pas de zazen un attachement de plus.
Cependant abandonnez toute votre vie à zazen.
C’est en abandonnant votre vie à la posture, c’est en confiant toute votre vie à zazen que vous allez retrouver pleinement votre vie véritable.
La vie qui ne dépend ni du fait de posséder, ni de celui d’abandonner.
Inspirez, ressentez la vie et expirez, poussez l’expiration jusqu’au bas de l’abdomen et laissez-vous dissoudre dans l’univers.
Nous sommes chanceux, parce qu’on joue de la flûte pour nous ce soir dans la cour du dojo.
Inspirez et expirez, abandonnez-vous à zazen.
Où s’en est allé le son de la flûte ?
Lâchez tout !

Dans le Sandokai il est dit :
« Les formes de l’Univers, varient en qualité et en aspect
Tantôt des sons agréables, tantôt des sons qui nous dérangent. »

C’est un week-end ensoleillé qui vient de s’écouler, et soudain vous l’avez sans doute remarqué là où vous étiez, soudain les visages sont souriants, la ville retrouve des couleurs. Même les gens se parlent d’avantage.

La joie par exemple est liée au beau temps. Mais cet effet n’a pas d’emprise que sur les humains. Si vous l’avez remarqué, dès qu’il fait beau, les chants des oiseaux se multiplient, leur mélodie se dresse, s’élève plus fort.
Dès que le soleil brille, qu’il tient dans le temps, la nature explose, tout dans l’Univers réagit harmonieusement avec les phénomènes. Absolument toute chose devient la résonance de ce soleil qui étincelle et qui illumine, qui réchauffe et qui féconde la terre. A l’instant même où le soleil apparaît, tout l’Univers est en harmonie avec le soleil puis il est possible que viendra la pluie. Là aussi, lorsque la pluie s’abat sur le monde, l’Univers tout entier continue d’être en résonnance.

Mais l’homme s’il pense que la pluie ce n’est pas beau, alors il boude, devient triste, se lamente et râle. Qu’est ce qui est mieux dans la nature ? les jours de pluie ou les jours de soleil ? Et dans la vie, qu’est qui est mieux, les jours de souffrances ou les jours de joie ? La nature nous enseigne bien mieux que les grands maîtres et bien mieux que le Bouddha lui-même : qu’aujourd’hui nous avons peut-être la chance d’être très heureux, mais qu’on ne saura jamais ce qu’il en saura de demain. Il y a les jours de soleil, il y a les jours de pluie. Il y a les jours tristes et les jours heureux. Il y a des émotions positives et des émotions négatives, et comme le dit le Sandokai, « il y a dans ce monde tout un tas de sons tantôt agréables, tantôt désagréables ».

C’est notre attachement à tout cela qui crée la souffrance, c’est notre dépendance de tout cela qui engendre « dukka », notre éternelle insatisfaction. Lorsque l’on vit quelque chose de bon, d’agréable, on est dans la jouissance et dans la joie. Mais lorsque l’on vit quelque chose de mauvais ou de fastidieux nous plongeons dans la souffrance ou dans l’insatisfaction.

Si vous touchez le coeur de la réalité de votre existence, en rien différente de l’existence d’une fleur ou du chant d’un oiseau ou du soleil qui brille, alors rien ne pourra plus vous perturber.

C’est-à-dire, tout ce que l’on peut dire sur ce monde n’est qu’un plongeon dans l’obscurité. Rien en ce monde n’a une nature bonne ou mauvaise. Zazen c’est rentrer dans l’intimité de votre présence pour comprendre que rien en soit n’est bon ou mauvais. Que le soleil qui brille et qui irradie n’est ni bon ni mauvais, ni beau ni laid. Et quelqu’un pourrait me dire que c’est tellement mieux quand il fait beau ! … quand le temps magnifique, qu’on est tellement heureux, que le soleil nous réchauffe, qu’il danse sur les éclats de lumière sur les bords de la Seine.
Mais ce beau Soleil n’est ni beau ni mauvais. Demandez à l’homme égaré dans le désert sous l’emprise du soleil qui l’accable si ce soleil est beau ou mauvais….

Zazen c’est aller au delà de nos considérations personnelles pour comprendre que dans ce monde, dans nos vies, il n’y a rien de fondamentalement bon ou mauvais. Aujourd’hui il fait beau, nous sommes heureux, demain il peut pleuvoir, ou nous pouvons vivre une épreuve douloureuse. Pourtant aujourd’hui n’est pas meilleur, n’est pas plus noble que demain. Vous comprenez ? Quand le soleil cesse de briller, l’herbe n’en est pas moins belle la nuit. La réalité n’a pas besoin de nos opinions, car nos opinions ne sont pas la réalité. La réalité a juste besoin de ce qu’il y a de plus précieux en vous, et ce n’est pas vos opinions. La réalité, c’est à dire votre vie, votre vie véritable, profonde…. La réalité, c’est à dire votre existence, votre vie tantôt traversée par des jours ensoleillés, tantôt par des jours de tempête, n’a pas besoin de vos opinions, car nos opinions sont nos illusions. Et nos illusions sont nos souffrances. La réalité, le monde, l’univers, c’est à dire votre vie vraie, cette réalité qu’est la votre, et qu’à la fois nous partageons, elle n’a pas besoin de nos opinions, elle a besoin de notre présence.

Un jour un moine demanda au maître « Mangong » : qu’est ce qu’il fait chaud ! comment peut-on donc fuir la chaleur ? maitre Mangong répondit : pourquoi ne vas-tu pas dans un lieu ou il ne fait ni froid ni chaud ? Le moine répondit : existe t-il un lieu ou il ne fait ni froid ni chaud ? Lorsqu’il fait froid, dit le maître, tu devrais être un bouddha froid, quand il fait chaud un bouddha chaud. Voici le lieu où il ne fait ni froid ni chaud.

Tout cela signifie que nous avons divisé notre vie en étiquetant de belle vie ou de mauvaise vie, de vie positive ou de vie négative, de vie heureuse ou de vie malheureuse. La voie enseigné par le Bouddha est la voie où nous cessons de dire aujourd’hui il fait beau, pour dire simplement aujourd’hui le soleil brille. La voie enseigné par le Bouddha est ce moment où nous cessons de dire aujourd’hui il fait moche, pour apprendre à dire aujourd’hui il pleut. Le vent souffle, les nuages sont gris, les vagues sont agitées. Et ça c’est toute la différence.

Parce que soudain nous contemplons la réalité et nous cessons de juger le monde, ce merveilleux monde. Et pour y parvenir, pour pouvoir le regarder avec ce regard pur, il faut commencer par soi même. Lorsque la joie traverse notre vie, alors vous verrez la joie, vous la gouterez, vous l'incarnerez, vous la partagerez. Mais cela ne signifie pas que votre vie est la joie. Et puis les jours où la souffrance apparaîtra, où l’on vous trahit, où vous aurez essuyé un échec, une déception, alors les larmes couleront comme il pleut dans la nature, les larmes diront votre souffrance, et pourtant cela ne signifie pas que votre vie est la souffrance. Alors les jours de soleil, comprenez, ce n’est pas qu’il fait beau, c’est juste que le soleil magnifique encore tellement mystérieux pour notre esprit, cet astre incroyable qui resplendit, brille. Et les oiseaux chantent. Et les terrasses des cafés de Paris sont prises d’assaut. Et tout le monde a envie de parler. Même de dire « bonjour » à ceux qu’ils ne connaissent pas. Les enfants sortent et ont envie de briller. Et la Seine brille. Et la nature peut éclore. Ne dites plus qu’il fait beau mais contemplez le monde et composez un poème de beauté. Et demeurez présents et disponibles. Car aujourd’hui il fait beau, mais nul ne connait demain.

Et demain, quand le soleil se fera sombre, que les nuages se mettront en colère, que la pluie éclatera, ne dites pas : « oh il fait moche ». Contemplez la réalité et composez un merveilleux poème, car ce jour là, c’est juste que les oiseaux se seront cachés sous les feuillages, que les enfants seront rentrés trempés, les terrasses parisiennes seront vidées, et le soleil se dissimulera dans le passage des nuées. Et pour autant la marguerite dans la pelouse n’aura pas cessé d’embellir le monde, votre coeur n’aura pas cessé de battre, et le ciel n’aura pas renié son immensité.

S’il vous plaît abandonnez-vous à zazen, quittez la vision du monde par vos opinions, et savourez le monde. Contemplez-le, et qu’il en soit ainsi pour votre vie, votre mystérieuse, incroyable vie. Alors il n’y aura plus beau et moche, bonheur et malheur. Mais tantôt le soleil brillera, tantôt la pluie tombera. Et vous serez libres, vastes et libres. Oui aujourd’hui le soleil brille et peut-être nous sommes très heureux. Mais ce qui est merveilleux, c’est que demain nul ne peut le connaitre, ce qui veut dire que demain tout est possible.