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Juste être ici

 

Kusen  - zazen du 11 mai 2014, 
Par le moine Federico Dainin Jôkô San
Paris – Dojo de La Montagne Sans Sommet

 

 

Juste être ici

 

 

En vous asseyant libérez le corps, lâchez vraiment tout.

Ouvrez grand la main de votre existence.
Cela commence par vous asseoir dans une base large.
En une posture confortable, pour ne plus avoir à bouger.
Si votre corps bouge sans cesse, votre esprit ne peut s’asseoir.
Le haut de votre corps est droit mais sans raideur, juste naturellement droit.
Votre regard est posé devant vous, sans rien fixer de particulier.
Le menton est légèrement rentré pour que votre nuque soit droite,
Relâchez les épaules, quittez toutes tensions…

Abonnez-vous à zazen.
Suivez le souffle qui va et qui vient naturellement
sans vouloir contrôler quoi que ce soit ;
Soyez aimant, compatissant vis-à-vis de vous-mêmes.
Soyez aussi aimant et compatissant vis-à-vis de vos voisins.
Ne bougez plus pour ne pas les déranger et respirez sans faire de bruit.
Pour ne pas les perturber.
Devenez une présence harmonieuse et délicate.
Ainsi ensemble nous rentrons dans l’absorption de zazen.

Parce que le corps est bien assis, abandonné,
l’esprit peut s’asseoir aussi et s’abandonner.
Pour vous trouver vous-même, il est nécessaire de vous abandonner,
de vous perdre, d’oublier ce « je-moi-mon-mien ».
Inspirez profondément, ressentez la vie…
Puis expirer très lentement jusqu’à vider votre corps,
poussant l’expiration bien au-dessous du nombril au bas de l’abdomen,
Rentrez dans votre présence.

Il n’y a rien à faire, il n’y a rien attendre ;
juste être ici généreusement, présents, recueillis, immobiles.
Ne vous accrochez à quoi que ce soit et ne rejetez rien.
Vos pensées, vos émotions, les sensations, les perceptions
les bruits dans la rue, les bruits de l’immeuble
le parfum de l’encens et tous vos bruits intérieurs
vont et viennent sans changer votre nature de bouddha
votre grande nature de sagesse, votre paix profonde.
Juste ça, il n’y a rien d’autre à faire. Demeurer présents.
Goûtez à la beauté de votre présence et prenez soins des autres
Goûtez à votre paix profonde et prenez soins des autres par votre sérénité.
Sans rien faire, sans rien vouloir obtenir, merveilleusement immobiles.
Merveilleusement immobile, présents…

Dehors, tout prêt de notre Dojo, dans la cour, un enfant joue.
Il crie, il rigole, il y a eu même un instant ou cet enfant a été fâché.
Il appelait sa maman tout à l’heure et il n’était pas content.
Et là il est reparti dans son jeu et sa voix nous parvient.
Quand j’étais jeune, je pratiquais zazen dans un dojo qui était improvisé dans une classe d’une école maternelle.
Nous arrivions en fin d’après-midi et dans cette salle qui nous était prêtée, nous disposions nos tapis, nos zafus et sur le bureau de la maîtresse on mettait une nappe, une statue du Bouddha, une bougie et un bouquet de fleurs.

Pendant deux ans où j’ai fréquenté ce dojo avant de quitter mon pays pour venir en France, nous pratiquions dans une salle, qui n’était rien d’autre que la classe d’une école maternelle. Un bien joli temple.
Pendant deux ans, j’ai entendu mon maître zen, nous enseigner à partir des dessins des enfants. Ils y en avaient partout. Ça sentait la craie, la gouache et ça sentait la joie. Ça sentait la joie, parce que nous existons bien au-delà de notre présence.
Et parce que les autres existent en nous, bien au-delà de notre présence. Nous faisions zazen avec les enfants de cette classe, bien qu’ils n’étaient pas là à l’heure de zazen, et eux faisaient zazen avec nous.

Que restera-t-il des cris de cet enfant dans la cour lorsqu’il sera remonté chez lui pour l’heure du bain et pour le souper ?
Si vous avez fait « un » avec sa voix, alors ce soir vous rentrerez chez vous avec la joie de l’enfance.
Si cette voix a dérangé votre joli zazen, alors vous rentrer chez vous appauvris et arides.

Voilà l’enfant semble être parti, que reste-t-il de sa présence…. ?
Si vous n’y avez pas prêté attention, il ne reste rien !!!
Si vous avez fait « un » avec lui, alors vous étiez l’enfant, vous étiez l’enfant même et déjà sa joie vous habite, sa spontanéité vous vivifie.

Vous souvenez vous de votre enfance ?
Avez-vous fait attention à l’enfant que vous étiez ?
Que vous reste-t-il de lui ?
Avez-vous été un enfant ?
Nous passons à côté de tellement de choses. On vit à la surface de nous-mêmes.
Et alors que la vie nous propose un banquet, un festin sans fin, nous détournons le regard et on cherche des miettes.
Et on finit par croire, qu’au fond nos vies sont pauvres, insatisfaites, incomplètes.
Et on finit par avoir peur de la vie, peur de la vivre pleinement à pleines dents, peur de nous élancer les deux pieds dans la vie.

Zazen, c’est apprendre à quitter nos peurs, comprendre qu’ici et maintenant tout est possible et qu’à chaque instant tout est encore possible et que l’instant d’après tout est toujours possible et que l’instant qui suit dévoilera encore tous les possibles.
Comme cet enfant qui était joyeux, puis il s’est fâché et puis il est revenu à la joie et maintenant il est parti prendre son bain. Il n’avait pas peur de déranger, il n’avait pas peur de crier de jouer de découvrir et de s’amuser. Il n’avait même pas peur de sa colère.

Et vous, vous souvenez vous de ces jours ou vous n’aviez pas peur ?

Si nos vies sont tristes ou régulièrement traversées par la tristesse, c’est parce que nous avons peur de vivre. Je parle de la vraie vie, pas des idées de la vie ou de la vie que l’on construit en surface, en société. Je parle de votre vraie vie, de votre moelle, de ce que vous êtes au plus profond de vous. C’est cette vie-là qu’il faut manifester.

Eclater de rire, dire je t’aime, accepter les colères, révéler une fragilité, être fièrs de vos talents, indulgents et constructifs sur vos faiblesses, c’est cette vie-là,… Et lorsque vous étiez enfant, cette vie-là, elle coulait en vous, naturellement. Puis on a commencé à vouloir plaire aux autres, avoir peur du jugement, on a mis des masques. Ces masques ont fait que nous nous sommes éloignés de notre vraie vie profonde. De notre source. Et comme on ne la connait plus, elle nous fait peur. Et c’est terrible la peur, parce qu’elle nous bloque, elle nous emprisonne.

Que reste-t-il de cet enfant dans la cour ?
Les oiseaux chantent
la pluie a cessé de tomber,
le soleil perse les nuages.
Le jour baisse.
Que reste-t-il de l’enfant en vous ?

Abandonnez votre vie à zazen et laissez tomber toutes les peurs. Allez vers le monde comme l’enfant va vers la vie. Plongez dans l’existence, comme l’enfant se jette dans la réalité qu’il ne connait pas. Quittez vos peurs.

Si un dragon apparait devant vous, maintenant, face à votre zazen, vous enfuirez vous ?
Aurez-vous peur du cri du maitre zen, « KAAAAHHHHTZ » !!!!

Ou s’en est allée toute votre enfance ?
Quittez vos peurs.
La pratique de zazen, nous libère parce qu’elle nous permet de quitter nos peurs. Ici, assis sur ce coussin, merveilleusement recueillis dans le silence au cœur de monde agité, vos pensées se bataillent en vous, vos émotions vont et viennent, changeant sans cesse. Les sensations, les perceptions, les phénomènes du monde, les brouits de la ville… et pourtant vous demeurez là, assis paisiblement et quoi qu’il arrive, pas de peurs.

Un jour, le moine Basho était assis en zazen, comme vous et le moine Nangakou, passant à côté de lui, lui demanda : « Que fais-tu » ?
- Je pratique zazen répondit Basho.
- Et pourquoi tu fais zazen ?
- Pour devenir un Bouddha répondit Basho.
- Ah, c’est très beau de ta part d’essayer de devenir un Bouddha.
Puis Nangakou prit une tuile dans la cours du temple et il commença à la lustrer avec un chiffon et il lustrait encore et encore.
Basho alors dérangé dans son zazen, lui demanda :
- mais que fais-tu avec cette tuile ?
- Oh Basho, j’essaye de faire devenir cette tuile un miroir.
Et Basho demanda à son maître Nangakou, comment cela était possible de transformer une tuile en un miroir.
Nangakou répondit :
- tu as dit que tu pratiques zazen pour devenir un Bouddha, mais il n’y a pas un Bouddha et un pas-Bouddha, tous sont des Bouddhas, qu’ils l’aient compris ou pas, alors que veux-tu devenir ?
Basho répondit :
- je veux devenir un Bouddha à travers la pratique, l’assise.
Et Nangakou ajouta:
- tu parles d’une pratique de la posture assise, mais être assis, ce n’est pas toujours faire zazen, alors qu’il est possible d’être en zazen dans tout ce que tu fais dans ta vie sans même être assis.

Où s’en est allé le cri de l’enfant ? Que reste-t-il de l’enfant dans la cour ?
Que reste-t-il de votre enfance ? Que reste-t-il de votre nature de Bouddha ? Où est l’enfant en vous et où est votre belle, sereine, profonde, paisible nature de Bouddha ?
Vous avez déjà compris.