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Inspirez Expirez

 

Kusen  - zazen du 4 mai 2014, 
Par le moine Federico Dainin Jôkô San
Paris – Dojo de La Montagne Sans Sommet

 

 

Inspirez Expirez

 

 

Installez-vous dans l'assise avec toute votre bienveillance.

Si cet instant qui s'écoule sous vos yeux était le dernier instant de votre vie, quelle serait donc l'intensité de cet instant… ?
Inspirez et expirez.
Et si ce nouveau moment était lui aussi le dernier moment de votre vie, quelle en serait l'intensité ?
Inspirez et expirez.
Et si ce moment qui suit, lui aussi, était le dernier de votre existence, quelle en est donc son intensité ?
Inspirez et expirez…

Inspirez profondément, ressentez la vie qui imbibe la moindre cellule de votre corps, la moindre fibre, le moindre recoin de votre esprit, puis expirez lentement en poussant l'expiration bien au-dessous du nombril au plus bas de l'abdomen, videz le corps et laissez-vous dissoudre dans l'univers.

S'il ne vous était donné plus qu'un seul instant pour vous aimer, comment vous aimeriez-vous ?


Celui qui ne s'efforce pas de réaliser une vie unifiée, sans discrimination, en une seule pensée, anéantit toute son existence.
Nier la réalité des choses, c'est manquer la réalité du Tout.
Affirmer la vacuité des choses, c'est aussi en manquer la réalité.
Plus tu parles, plus tu t'attaches à tes pensées, plus tu t'éloignes de la réalité.
Plus tu discrimines la vie, et plus tu t'éloignes de la vie.
Un seul mot et soudain le ciel est tellement loin de la terre…..

Cesse, cesse de courir après les pensées, cesse de dépendre des mots, et alors, rien ne te sera inconnu. Reviens à la racine. Ne cherche pas la vérité, savoure-la. Ne t'attache pas au bien car tu ne peux le posséder. Ne rejette pas le mal car tu peux l'illuminer. Qu'est-ce que c'est la vérité ? Existe-t-elle ? Tout le monde cherche une vérité…peu, trop peu savourent le réel de leurs jours qui s’écoulent.

Il y a même de nombreux êtres qui pensent que zazen est la vérité. Mais qu'est-ce que donc la vérité? Il y a ici dans ce dojo ce soir 32 vérités. Et pour chacune de ces 32 vérités, il y a des milliards de vérités qui changent d'instant en instant.

On nous fait croire par exemple que l'erreur, que la fragilité, que la faiblesse n'est pas une bonne vérité. On nous fait croire partout, à l'école, dans le sport, dans la politique, dans les médias, dans le marketing, on nous fait croire que la vérité, c'est le bonheur, la force, la position sociale, la réussite. On nous enseigne partout, qu'une vie réussie, donc une vraie vie, c'est tout cela et que ce qui ne corresponds pas à ces standard n’est pas vrai, n’est pas bon, n’est pas juste, ni acceptable.
Et c'est pour cela que nous sommes malheureux, insatisfaits. Si tout cela, (je parle de tous ces standard du bonheur absolu qu’on affiche partout) c'est la vraie vie, alors tout le reste, par opposition n'est pas vrai, n'est pas bon.

A cause de cela, nous cachons nos fragilités, il n'est pas bon de montrer ses faiblesses. Et pour les cacher aux autres, nous sommes obligés d'abord de nous mentir à nous-mêmes et l'on finit par rejeter cette merveilleuse partie de nous-mêmes qu'est notre fragilité.

Mais la vie, elle, si vous l'observez, du tréfonds du silence de zazen, vous pouvez la comprendre en un seul instant. Elle n'est ni forte, ni fragile, ni vraie, ni fausse. Hélas, nous ne cessons de créer des concepts de la vie, des idées de la vie, des envies sur la vie, des projections de la vie et l'on en oublie tout simplement de vivre.

On désire avidement l’ idée d'une vraie vie, d'une vérité absolue, et les religions sont les premiers acteurs de cette illusion néfaste. Tout le monde brandit une vérité. Et accuse la non-vérité de l'autre. Nous-mêmes dans notre quotidien, nous sommes comme ça, y compris vis-à-vis de nous-mêmes. Cessez de croire qu'il y a le bon et le mauvais, figés une fois pour toutes. Cessez de croire que notre place se situe entre des vérités absolues qui s’opposent et se font la guerre : le bien et le mal, le vrai et le faux, le beau et le laid, le bonheur et le malheur.

Il n'y a pas de vérité absolue et ça, c'est le secret du retour à notre grande liberté. Même un mensonge peut-être à un moment donné une vérité. Alors toutes nos idées sur la vérité s'écroulent. Zazen, c'est abandonner la recherche de la vérité. Pour tout simplement faire l'expérience du réel. Ici, assis dans la quiétude, vous pouvez comprendre qu'il n'y a aucune vérité absolue mais qu'il y a autant de vérités que d'êtres vivants, autant de vérités que d'instants qui s'écoulent et déjà (Federico Dainin Jôkô frappe dans ses mains) tout a changé….

Devenez comme l'eau, comme la merveilleuse eau. Si vous la mettez dans un vase rond, elle sera ronde, si vous la versez dans un vase carré, elle sera carrée. Lorsqu'elle rencontre un torrent droit, elle sera droite. Lorsqu'elle épouse le lit d'un ruisseau sinueux, elle sera sinueuse. Lorsqu'elle traverse une terre ensemencée, elle deviendra floraison. Lorsque le soleil, la réchauffera au plus au point, elle se fera vapeur. Lorsque la vapeur rencontrera les hauteurs, elle deviendra nuage, et lorsque le nuage aura terminé sa condensation, elle se transformera en eau de pluie.

Ce soir dehors il pleut. Soyez comme l'eau. Tantôt ronde, tantôt carrée, tantôt droite, tantôt sinueuse, tantôt vapeur, tantôt pluie, tantôt glace, tantôt nuage. Qui pourrait dire que l'eau est ronde ? Qui pourrait dire que l'eau est carrée ? Qui pourrait dire que l'eau est glace ? Ou encore que l'eau est nuage ? Apprenez à devenir comme l'eau merveilleuse, il n'est pas de vérité absolue.

Dans la posture de zazen, votre esprit et votre corps redécouvrent une grande force capable d'accepter les choses comme elles sont, qu'elles soient agréables ou désagréables. Ceci est la force de la présence. La présence à votre vie, qui n'est que présence à la présence du monde : devenir comme l'eau. Epouser les formes de la vie, s'harmoniser avec les phénomènes, devenir un avec les expériences. Et s’en aller…

Cessez de vous battre en croyant qu'il y aurait une vie meilleure. Cessez de combattre une vie qui ne vous satisfait pas. Rentrez dans la rivière de votre existence, déposez les armes, arrêtez le combat. S'il vous plaît, déposez les armes, arrêtez le combat. Et soudain, vos mains seront vides pour tout accueillir et pour tout donner.

Quand le combat cesse, alors tout devient possible. Cherchez même au-delà de ce combat, votre grande réalité, votre source. Transformez votre vie d'un combat en une floraison, et sachez que même si vous aimez les fleurs, elles faneront. Et même si vous n'aimez pas les chardons, ils pousseront quand même... Ne croyez pas ceux qui vous disent que les roses sont belles, et les chardons ne sont pas bons. Voyez la périssabilité de la rose et apprenez à composer un ikebana merveilleux avec un chardon.

Cessez le combat, déposez les armes. Et même le bonheur, cessez de le chercher. La recherche du bonheur est la cause de toutes nos souffrances. Il n'y a pas de vérité absolue, il n'y a pas de bonheur absolu, il y a la vie avec toutes ses formes et toutes ses couleurs. Il y a la vie avec ses fleurs et ses chardons. Alors les bonheurs seront vos guirlandes fleuries et vos fragilités pourront devenir vos plus grands émerveillements.
Ne préférez pas les unes en rejetant les autres. Quand la vie est ronde, devenez ronds, quand la vie est carrée, devenez carrés. Comme l'eau dans des vases différents. Et grande sera votre richesse.

Si vous pouviez voir en instant seulement, toute votre beauté, vous verriez qu'elle est faite de toutes vos floraisons mais aussi de vos chardons, de vos lumières et de vos ombres. Cette vision vous inondera de joie. Et qui plus est, vous permettra d'aimer la fragilité des autres et de vous réjouir sincèrement de leurs bonheurs.

Inspirez et expirez. Laissez le silence de zazen manifester votre présence, telle qu'elle est, sans vérité absolue. Inspirez et expirez.
La nuit dernière, j’étais à l’hôpital et une maman désespérée face à la maladie de son enfant, dans un moment de détresse, a dit : « sa vie n’a pas de sens, il n’est que fragilité. »

Alors pour terminer ce zazen, je vais vous raconter une histoire, c’est une histoire que je raconte souvent. Mais les belles histoires, on ne s’en lasse pas.

Il y avait dans la province de Sashang-sa en Corée un monastère zen perdu dans la campagne, où les moines vivaient une vie paisible à l’écart du monde. Et tous les jours, le moine cellérier prenait sa canne de bambou au bout de laquelle il y avait deux seaux et il partait jusqu’à la rivière.
Trois heures de marche à l’aller, il puisait l’eau pour le monastère et trois heures de marche au retour. Un de ces grands seaux était très, très, très âgé. Il était vieux, fêlé, troué, le bois avait été mangé par le temps. Le deuxième sceau lui était tout neuf, parfait.
Or un après-midi, lorsque sous le auvent du temple, le moine se reposait pendant la sieste, il entend le vieux seau se plaindre : « Je suis vieux, je suis fragile, je suis fêlé, je ne sers à rien, ou tout du moins pas à grand chose. Toi, dit-il en regardant le seau tout neuf, quand nous rentrons au monastère tu es plein d’eau, jusqu’à ras bord. Alors que moi avec mes fêlures, mes fuites, mes trous, mes imperfections, j’arrive au mieux à moitié plein. Sans doute je ne suis que déception pour les moines, bientôt ils se débarrasseront de moi. »
En entendant ces paroles, le moine fut pris de compassion. Il décida de prendre le vieux seau et de faire le chemin vers la rivière avec lui. « Viens, j’ai quelque chose à te montrer. Nous allons à la rivière. » En marchant il lui dit : « Tu vois le côté opposé du sentier, celui qu’on emprunte lorsqu’on revient de la rivière, celui qui au retour de la rivière est de ton côté, celui sur lequel tu perds plus de la moitié de ton eau, où tu fuis, par ta fragilité, regarde bien, c’est le côté du chemin qui est fleuri. » Et le seau devint aimant et heureux de ses fragilités.

Vous n’imaginez pas à quel point nos fragilités peuvent être pleines de lumière, pleines de floraisons.
S’il vous plaît, ne cherchez aucune vérité.
Devenez juste pleinement ce que vous êtes.
Inspirez et expirez.