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Abandonnez tout

 

Kusen  - zazen du 20 avril 2014, 
Par le moine Federico Dainin Jôkô San
Paris – Dojo de La Montagne Sans Sommet

 

 

Abandonnez tout

 

 

Abandonnez vous-mêmes au bord du précipice de l’existence. Ne vous forcez pas à bien vous asseoir. Et n’imitez pas les bouddhas. Laissez votre nature de bouddha juste telle qu’elle est, paisiblement, se manifester. Ne vous forcez pas à une bonne posture mais accueillez-vous dans celle qui est votre posture, et acceptez ce corps. Objet visible et tangible de ce que vous êtes au-delà du corps. Asseyez-vous avec tout votre amour et recevez-vous tels que vous êtes. Ceci est zazen. Apprendre à vous abandonner nous rend libres et cette liberté profonde et intérieure jaillit tout autour de nous dans l’existence comme une grande joie sereine. Alors asseyez-vous juste tels que vous êtes et révélez votre présence.

Quand les pensées s’agitent, quand votre esprit part ailleurs, quand les émotions se bousculent, quand les sensations vous détournent de votre attention, revenez à votre posture, prenez conscience que vous êtes juste assis ici. Et qu’il n’y a aucune autre réalité au monde pour vous que d’être présents sur ce coussin, sur cette chaise. Et suivez le souffle. Inspirez, ressentez la vie qui vous comble, et expirez très lentement en vidant le corps, en poussant l’expiration jusqu’en bas de l’abdomen vous laissant dissoudre dans la vacuité. Et voilà que vous êtes déjà neuf. Un autre être à chaque inspiration, qui se dissout à chaque expiration. Zazen c’est aussi simple que ça. Demeurez dans cette quiétude, elle est votre grande sagesse. Laissez la quiétude profonde intérieure vous enseigner.

Aujourd’hui le monde chrétien fête Pâques. Pour beaucoup de gens ce n’est que l’occasion de manger beaucoup de chocolat. Moi-même dans l’avion cet après-midi en rentrant à Paris, j’ai dévoré une boite de chocolats. Je me sentais coupable et j’avais mal au ventre. Puis soudainement ce mal au ventre m’a fait prendre conscience qu’en vérité Pâques ce n’est pas la fête du chocolat. Comme Noël n’est pas la fête des cadeaux. Et bien que je sois bouddhiste et maître zen, cette fête de Pâques elle me parle beaucoup pour ce qu’elle porte de symbolique. Il est question d’un homme qui a, il y a peine moins de 2000 ans, enseigné une voie de liberté, ce confrontant aux idéologies et à la religion de son époque, la fustigeant même. Voulant redonner à l’homme une grande liberté intérieure.

Ayant beaucoup gêné mais aussi pour accomplir selon la foi chrétienne la prophétie d’Isaïe, cet homme nommé Jésus, que les bouddhistes considèrent comme un grand Bouddha, fut crucifié. Et au 3ème jour de sa mort, alors que ses disciples allèrent vénérer son corps, trouvèrent le tombeau vide. Il est ressuscité leur dit un ange, il est vraiment ressuscité, il n’est plus ici.

C’est ce que Pâques commémore et célèbre. Dans le Dhammanada, dans l’essence de la grande compassion prononcée par le bouddha, le bouddha dit : « Ne méprise pas la foi des autres, ne juge pas la croyance de qui que ce soit, mais laisse la foi des autres enrichir ta propre expérience ».
Hier soir je me trouvais dans la cathédrale de Nice à la veillée Pascale, voulant par ma présence manifester un lien, un contact avec les chrétiens et j’ai entendu la lecture du récit de la résurrection. J’ai compris qu’il y a, pour les bouddhistes aussi, mais bien au-delà de toutes les étiquettes pour tous les hommes et les femmes, un grand message dans le message de Pâques. Cet homme torturé, humilié, fustigé, calomnié, crucifié est ressuscité. Qu’on y croit ou pas ce n’est pas important. Mais il y a un message très fort, dans la croyance de nos frères chrétiens, c’est que la souffrance, écoutez bien, la souffrance, la douleur, l’épreuve, l’humiliation,...oui la souffrance c’est quelque chose de précieux. La souffrance est la racine, le creuset de notre foi.
Le Bouddha pensait que nous n’avons pas besoin d’une religion pour approfondir notre sagesse et pourtant il enseignait que la foi est indispensable. Mais alors, la foi en quoi ?

Si vous observez toutes ces crucifixions qui sont les vôtres au quotidien, ces humiliations, ces conflits, la peur, la perte d’un être cher, pour certains d’entre vous la perte de tout à un moment donné de leur vie, la solitude, l’abandon, l’échec, la douleur morale, la douleur physique, toutes nos vies pour chacun d’entre nous assis ici, comme pour tous les êtres vivants, ces vie sont traversées par la souffrance. Mais, contrairement à ce que l’on croit, ce que l’on nous enseigne, à ce que notre petit esprit égotique pense, la souffrance est quelque chose de précieux. Il faut juste le comprendre.

Si vous observez chacune de ces situations, de ces épreuves qui engendrent ou qui ont engendré dans votre vie la souffrance, nous pourrions toutes les résumer en la grande question de : « Pourquoi la vie, pourquoi la mort ? ». Nous, les êtres humains, nous nous croyons à part, au dessus de la création, nous nous regardons comme si nous étions le centre du monde, comme si dans ce monde nous étions la forme de vie la plus importante qui soit. Mais lorsque la conscience s’ouvre nous voyons les choses différemment. En abandonnant nos petites pensées, nous pourrions percevoir que ce monde, n’est pas qu’un monde d’humains, il est composé d’animaux, de végétaux de minéraux et d’un tas d’autres formes de vies dont on ne connait certainement qu’une infime partie encore.

Et toutes, toutes indéniablement, apparaissent et disparaissent. Il n’est rien en ce monde qui demeure immuable. Tout apparaît et tout disparaît. Les phénomènes tout comme les expériences. Et dans tout cela il y a aussi la souffrance. Pas plus que la joie, et la souffrance est quelque chose de précieux. Il y a différents niveaux de souffrance. Pour certains s’asseoir ici peut être une souffrance. Pour d’autres la souffrance prend une ampleur beaucoup plus bouleversante : se réveiller le matin peut devenir une souffrance. Entre ces deux extrêmes, il y a tout un tas de formes de souffrances et d’épreuves que nous traversons, et que, la plus grande partie du temps, nous subissons comme quelque chose qu’on ne devrait pas expérimenter. Comme si cette vie ne devait être que bonheur, que réussite.

Or, la première de toute nos souffrances, la racine de la plus grande partie de notre mal être est la recherche même du bonheur. Cette recherche effrénée, coûte que coûte, illusoire, standardisé d’un bonheur qu’on nous aurait promis. On veux tant fuir la souffrance, pourtant si vous observez vos souffrances, vous pouvez y trouver un grand enseignement, vous pouvez trouver de la joie même dans l’acceptation de la souffrance. Moi-même de longues années durant, j’ai cru être injustement malheureux. J’ai cru que perdre des êtres chers, traverser la maladie grave était une chose injuste et tant que je me battais contre cela, ma vie était une guerre. Ce combat faisait de moi un être malheureux, qui sans cesse voulait comprendre le pourquoi de la souffrance dans le seul but de l’éradiquer ; et c’est à force de m’asseoir sur ce coussin et de tout abandonner en ma pratique, qu’un jour même la question du pourquoi de la souffrance j’ai pu l’abandonner. Ma vie a été enrichie par la souffrance. Les épreuves, la douleur, la perte, le manque, le désespoir, la maladie ont creusé petit à petit en moi un esprit compatissant. Et le désir de vivre la vie pleinement, là où elle est de la façon ou elle se manifeste, sans lutter, sans combattre quoi que ce soit. Ce jour-là mes souffrances sont devenues mes trésors.

Il ne s’agit pas de masochisme, ni d’acceptation niaise et naïve. Je ne fais pas l’éloge de la souffrance comme une fin en soi. Mais la souffrance fait partie de ce que nous appelons l’existence, comme la joie, comme l’échec, comme la réussite, comme la haine, comme l’amour. Il n’y a pas de résurrection sans la mort ; plus encore, la résurrection n’est possible qu’en traversant la nuit de la mort. Et il n’y a pas de jour sans la nuit ; pas de lumière sans ténèbre. Pratiquer zazen, nous apprend en chacune de ces situations à faire « Shikantaza », juste nous asseoir dans le sens propre comme figuré, juste nous poser là où nous sommes avec ce que nous sommes.

La souffrance est un peu comme un être très laid, un peu repoussant, une personne antipathique, quelqu’un qui nous a fait des misères, qu’on a plutôt envie de fuir, de lui tourner le dos, et pourtant il arrive souvent que si l’on cesse de fuir , si nous allons à la rencontre de ceux-là même qui nous repoussaient on puisse découvrir quelque chose d’étonnant. La souffrance est un grand maître, parce qu’elle est la source même de toutes nos résurrections, de toutes nos transfigurations. Qui pourrait admirer la merveilleuse beauté d’une étoile sans plonger dans la nuit ? qui pourrait jouir du soleil et du beau temps, qui peut vraiment, vraiment découvrir l’éclatante beauté d’un ciel merveilleux sans avoir connu le ciel sombre de la tempête. La souffrance n’est que la face A ou la face B de la joie. Comme la vie n’est qu’un coté ou l’autre de la mort.

Il est ressuscité crient les chrétiens aujourd’hui, il vraiment ressuscité. La ténèbre n’est pas ténèbre quand nous nous abandonnons à la vie qui se manifeste dans toutes ces formes. La ténèbre devient lumière. Acceptez, accueillez vos souffrances comme vous accueillez la joie, accueillez l’échec, comme vous accueillez la réussite. Accueillez les jours de tristesse, comme vous accueillez les jours de liesse. Ça c’est zazen, ce n’est rien de mystique, rien d’ésotérique. Méditer, faire zazen, c’est vous unifier, comprendre que votre vie est tellement belle et tellement large, vaste, immense, qu’elle n’est ni vos souffrances, ni vos joies, c’est ça être assis sur ce coussin.

Observez, dans votre esprit, cette joie, cette tristesse, tel visage, tel autre visage, une sensation d’amour, une sensation de haine. Combien de choses différentes, compliqués et opposés nous traversent à chaque instant ? Pourtant, assis ici sur ce coussin, vous ne dépendez de rien de tout cela. Si vous lâchez tout, si vous abandonnez tout, il n’y aura ni l’homme crucifié, ni l’homme ressuscité, « il ne l’on pas trouvé, il n’est pas là » disent les évangiles du matin de Pâques. Mais, ce qui a été donné est la foi en quelque chose de plus grand, de plus vaste que ce corps, que nos expériences.

On voudrait attraper la joie, et bannir la souffrance. Pourtant souvent la joie nous endort, parfois elle nous rend égoïstes et souvent nous empêche de creuser en nous la compréhension. Alors que d’un autre côté parfois la souffrance elle nous éveille, elle nous ouvre, elle nous approfondit. La foi que vous devez développer, celle enseignée par le Bouddha, est qu’il n’y a rien de bon ou de mauvais en soi. Il n’y a pas de crucifié pour toujours, ni de ressuscité tangible. Quand vous inspirez vous êtes vivants, quand vous expirez vous êtes mort, pour qu’à nouveau vous puissiez renaître. Puis, mourir encore une fois et à nouveau renaitre, puis encore mourir
.
J’ai fait le vœu hier soir dans cette veillée de Pâques, que toutes mes sœurs et mes frères chrétiens puissent ressentir cela. Et comprendre qu’il ne peut pas y avoir de croix sans le matin de Pâques. Dans les églises on expose, ce Christ crucifié, torturé et très rarement l’icône de la résurrection. Nous sommes un peu pareils, on se bat sans cesse et on ressasse nos souffrances et on sacralise la joie et le bonheur comme quelque chose d’absolu loin de notre réel. Rester assis, ne chercher ni le nirvana, ni la souffrance, rester juste ici, car dans cette assise tous les êtres vivants peuvent réaliser leur grande profondeur. Inspirer, et lentement expirer. Mourir et renaitre sans cesse.

Inspirez, prenez conscience de ce corps plein de vie, cette vie qui existe que vous souffriez ou que vous soyez dans la joie ; puis expirez et laissez tout se dissoudre dans la vacuité. L’inspiration rejaillit : Vous êtes ressuscités ! Laissez la joie s’épanouir, partagez-là. Recevez vos souffrances, pour qu’elles vous enseignent, mais demeurez assis en « Shikantaza ». Juste assis, juste présents, ne dépendant ni de la précieuse souffrance, ni de la merveilleuse joie. Ainsi, ou que vous alliez, quel que soit votre expérience, vous saurez qu’il n’est pas un seul lieu, pas une seule manifestation, pas un seul phénomène où vous ne soyez pas pleinement déjà réalisés.

Inspirez, expirez et abandonnez vous, lâchez tout. Le chocolat de Pâques sera encore meilleur… Où que vous alliez, quelle que soit votre expérience, quels que soient les phénomènes que vous vivez, il n’y a aucun lieu, aucune expérience où vous ne serez pas. Laissez le tombeau vide, il n’y a aucun lieu où vous n’êtes pas.