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La fête de la naissance de Bouddha

 

Kusen  - zazen du 6 avril 2014, suivi de Gotan-e
Par le moine Federico Dainin Jôkô San
Paris – Dojo de La Montagne Sans Sommet

 

 

La fête de la naissance de Bouddha

 

Relâchez tout. Votre corps et votre esprit. Abandonnez-les à l’instant présent. Puis à l’instant d’après. Puis à l’instant qui suit. Ecoutez les sons du monde. Devenez présence. Petit à petit votre corps ne bouge plus. Cessez de vous écouter. Devenez juste présence. D’inspiration en expiration. Laissez juste la présence se manifester. Recevez-vous vous-mêmes comme le plus merveilleux présent. 

Si vous apprenez à goûter à votre présence sans rechercher quoi que ce soit, toute votre vie deviendra une grande joie. Ne bougez plus ni le corps, ni le regard, laissez votre esprit s’asseoir, libre et présent. Juste ça.

Inspirez. Prenez conscience de la vie. Puis expirez profondément vidant le corps jusqu’en bas de l’abdomen, et lâchez tout. Jusqu’à ce qu’il n’y ai plus de différence ni de séparation entre l’inspiration et vous-même, entre l’expiration et vous-même.

Qu’il y a t-il de plus merveilleux que votre présence, libre, sereine et épanouie ? Votre présence est l’origine de toute chose. Comprenez cela. Votre présence est l’origine du monde.

Inspirez, expirez et devenez présence. Si vous êtes capables de ça, juste de ça, vous serez des rois victorieux, des reines victorieuses. Il n’y a pas de plus grande royauté, de plus grande force, de plus grande splendeur, de plus grande sagesse, que d’être les souverains de soi-même. Alors que ce zafu devienne votre trône, que votre amour soit votre sceptre, que vos mains en moudra deviennent votre couronne et que le monde, à l’intérieur de votre esprit comme à l’extérieur, sans séparation, soit votre royaume. Inspirez, expirez et devenez présence.

A peine sorti du ventre de sa mère, se tenant debout, le corps brillant de lumière dorée, le prince Siddharta, Shakyamuni Bouddha, pointant un doigt vers le ciel et un doigt vers la terre, s’exclama : « Je suis celui qui est, dans les cieux et sur la terre, bien au-delà des cieux et bien au-delà de la terre. Rien n’est autre que ce que je suis ainsi. » Ce soir nous célébrons le Gotan-e, la fête de la naissance du Bouddha. C’est une fête très importante pour les bouddhistes. Mais l’enseignement qui en découle est important pour tous les êtres vivants, bouddhiste ou pas.

On appelle le Bouddha, le Tathagata. Ce qui signifie : « celui qui est venu ainsi » ou encore « celui qui est juste ainsi, juste comme cela ». Après ce zazen, nous allons célébrer la naissance du Bouddha, où tout le monde, après les moines, pourra venir à l’autel, se concentrer sur cette statue de l’enfant Bouddha. Et pendant ces instants pensez à toute votre vie. Et si vous deviez la résumer en un instant, qu’en diriez-vous ? Puis vous prendrez cette louche en bambou, et vous puiserez l’eau dans la conque pour arroser le Bouddha trois fois. Puis vous reprendrez votre place, sur votre trône de la pratique. Et après vous repartirez dans la vie de tous les jours, jusqu’à dimanche prochain. Mais que restera-t-il de ce geste ?

Que signifie cette cérémonie que nous célébrons depuis des centaines d’années ? Au moment de sa naissance, ce grand sage éveillé, dont nous aspergeons trois fois l’image, avec de l’eau parfumée, avec des pétales de fleurs, à manifesté son ainsité…. mais quel est le sens de ce rituel ? Cela n’est rien d’autre que ce que vous êtes en train de faire en zazen, maintenant. Mais à cette occasion, nous l’exprimons d’une manière plus festive, plus symbolique, plus solennelle aussi. L’eau est le symbole de la pureté, de la transparence. Il y a un secret en chacun de nous. Un secret qui est à la fois unique pour chacun et universel. Ce secret est le mystère de notre existence. Le mystère de la vie en nous. C’est un secret parce que d’une personne à l’autre ce mystère ne se manifeste pas de la même manière. Chacune de vos vies est précieuse et différente, comme les gouttes d’eau qui composent la rivière. Comme cet ensemble de gouttes d’eau qui remplissent la conque de l’enfant Bouddha sur l’autel. Et ce mystère que nous portons en nous, le mystère de la vie, nous l’exprimons ce soir symboliquement pour laver de transparence cette existence.

Lorsque je nettoyais la statue du Bouddha, hier après-midi, mon fils m’a demandé qu’est ce que je faisais avec le bébé Bouddha ? Alors j’ai rempli la conque avec de l’eau et je lui ai montré le geste, et je lui ai dit : « Tu vois, demain au dojo, nous célébrerons l’anniversaire du Bouddha et nous allons faire ce geste. A ton avis pourquoi ? ». Il m’a répondu : « Ben, je sais pas. Pourquoi tu le laves avec de l’eau, alors qu’il était déjà propre? ». Et ça c’est le mystère de toute notre pratique !

Après que l’eau de votre louche a coulée sur la statue du Bouddha, la statue n’en est pas plus propre qu’avant. Il n’y a rien à nettoyer, rien à laver. En réalité il n’y a rien à purifier. Nous sommes parfaits tels que nous sommes. Parfaitement des bouddhas tels que nous sommes. Si vous vous êtes assis sur ce coussin avec amour, si vous avez vraiment tout abandonné pendant le temps de l’assise, alors vous pouvez comprendre cela. Il n’y a rien à changer, rien à combattre, rien à obtenir, même pas le nirvana. Tout est déjà pur, tel qu’il est à l’origine.


En aspergeant d’eau l’enfant Bouddha, celui qui est Tathagata, celui qui est juste ainsi, vous prenez juste conscience qu’en vous, qu’au plus profond de vous, il y a cette nature qui est déjà pure. Et c’est cette nature là que nous vénérons, non pas une statue. Et en reconnaissant qu’en vous il y a cette nature de bouddha, vous reconnaissez par ricochet que tous les êtres vivants possèdent cette même nature, ce grand mystère, pur, parfait.

Alors en vénérant cette nature, en l’aspergeant d’eau fraîche, pure et parfumée, c’est comme si en un instant vous vénériez tout les êtres vivants, en reconnaissant en eux cette nature de bouddha. Vous voyez que ce geste n’est pas un geste anodin. Ce geste est une méditation en soi. Nous méditions la pureté qui est en nous, qui resplendit en nous, et nous la reconnaissons en tous les êtres vivants. Cela change notre vie. Cette liberté engendre la joie au tour de nous, et dans notre esprit une grande énergie.

Soudainement vous pourrez pleinement ressentir toute la beauté du monde ; en un seul geste. Si vous êtes harmonieux, si vous apprenez ce que cette assise méditative vous transmet, c’est-à-dire cette grande harmonie en vous, alors à chacun de vos pas vous marcherez dans les cieux. Et vous ressentirez que votre demeure véritable est le pays du rien, de l’infini.

Le mystère le plus profond, le mystère de votre existence est contenu en chacun de vos gestes. Alors si ce geste de l’aspersion de la statue du Bouddha n’est qu’un symbole de ce qu’il y a de plus profond à chérir en vous, voilà le grand voeu de cette cérémonie. Pendant que le monde agité dehors continue sa course, chacun de vous ici peut faire ce voeu avec de l’eau pure et parfumée de votre esprit le plus profond, de votre trésor le plus précieux, c’est à dire ce qu’il y a de plus vrai, votre nature de bouddha. Cette même nature qui vous mène ici tout les dimanches, immobiles et silencieux dans ce temple éphémère, pendant que dans la cour, le bruit d’une voiture, le klaxon, le chant des oiseaux, le vent, bref la vie continue son cours.

Des milliards de choses se passent à cet instant même et pourtant vous êtes ici assis immobiles, paisibles et sereins. Sereins malgré les combats intérieurs, sereins malgré les bruits de la ville. Cette sérénité profonde, qui se manifeste dans votre assise est la nature de bouddha. Soudain même le bruit de la voiture devient juste le son mélodieux du monde. Ce bruit ne peut nullement agiter votre assise ; et il en va de même pour toute autre agitation extérieure comme intérieure.

Si vous apprenez à recevoir ça de zazen, alors dans la vie il en sera de même. Qu’il y ait le chant des oiseaux, ou qu’il y ait le bruit désagréable, tout est Tathagata, tout est juste ainsi. Qu’il y ait la souffrance à vif ou qu’il y ait la joie et la liesse, ceci est Tathagata, juste ainsi. Cette nature au plus profond de vous, que vous manifestez tout les dimanches de façon formelle, peut rejaillir dans la vie de tous les jours. Si vous touchez vraiment à votre coeur profond, vous touchez à l’ardeur de la grande libération. C’est cette nature de bouddha en vous qui vous assied ici. Et si vous vous abandonnez ici à votre assise, alors la terre et le ciel ne seront plus séparés, le bien et le mal ne seront que des nuages qui traversent le ciel, et le vrai miracle ne sera plus l’envie de marcher sur les eaux, mais sera soudain de comprendre que vous marchez bel et bien sur cette terre.
Comme cette eau qui lave, rafraîchit et parfume l’enfant Bouddha, faites en sorte qu’en chacun des moments de votre existence, vous puissiez exiler de cette pureté, de cette transparence, de cette liberté, de ce parfum ; comme cette eau.

L’homme a besoin de symboles, mais le symbole n’est pas une simple sucrerie pour l’esprit, il peut devenir la direction de votre existence. Alors ce soir, en aspergent d’eau cette statue, claire et parfumée, transparente, faites le voeu de prendre soin de votre vie à chaque instant. Conscients qu’en prenant soin de votre vie, c’est la vie de tous les êtres que vous allez chérir. Ainsi ensemble dans cette pratique commune, dans ce geste, nous ne sommes plus seuls. Au coeur de ce monde en cet instant paisible, en abandonnant toute chose, en étant présents face à ce symbole de notre nature de bouddha, de votre beauté profonde intérieure, vous deviendrez père et mère, frère et soeur, ami de l’humanité.

Pour conclure ce kusen avant la cérémonie, je veux partager avec vous, le cri désespéré de quelqu’un qui a pratiqué avec nous quelques temps. Il m’a écrit qu’il se sentait ravagé par une extrême solitude. Combien de fois nous nous sommes sentis seusl, parfois jusqu’au désespoir, du sentiment d’abandon ? Alors on marche sur le rivage de notre existence, et on compte le nombre de traces qu’il y a sur le sable. Il y a nos pas, il y a les pas des gens autour de nous. Puis le jour où la solitude nous prend, comme le dit ce beau comte chinois, nous avons peur de constater qu’à ce moment de notre vie, sur le rivage il n’y a qu’une paire de pas. C’est la solitude. Et on se dit, que notre vie est souffrance, parce que dans les moments difficiles, au coeur des épreuves, sur le sable du rivage de notre vie, combien de fois nous avons constaté une seule trace de pas, la solitude. Mais je suis sûr que si vous regardez ces pas de près, vous pouvez percevoir qu’il ne s’agissait pas des vôtres. S’il y avait une seule trace de pas qui résonnait comme une solitude, il est fort probable qu’il s’agissait des pas de ceux qui vous portaient dans leurs bras ; souvent à votre insu. Peut être pas de la façon dont vous espériez. Nous sommes rarement vraiment seuls.

Alors allez toucher cette nature de bouddha en vous, pour vous relier à tous les êtres. Faites en sorte que ce monde ne soit pas un monde de solitude ou d’absence. Soyez présent les uns pour les autres. Exaltez cette nature de bouddha en vous et vénérez la en chaque être vivant. Déjà maintenant à la fin de ce zazen, si vous avez été vraiment présents à vous même, vous êtes un être neuf ; neuf, unifié et relié.