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Pratiquez joyeusement & Mondo

 

Kusen suivi d'un mondo - zazen du 16 mars 2014
Par le moine Federico DaininJôkô Procopio
Paris – Dojo de La Montagne Sans Sommet

 

 

Pratiquez joyeusement

 

Asseyez votre corps confortablement dans la terre et laissez aussi la vie s’installer dans votre existence. Lâchez tout. Laissez tomber toutes vos opinions. Ouvrez la main de la pensée.


La base de votre posture est stable, large. Et le haut de votre corps est ouvert à tout ce qui peut advenir autour de vous, droit. Vous êtes ce merveilleux trait d’union qui relie la terre et le ciel. La force et la faiblesse. La joie et la peine. Tous les opposés sont reliés par la posture de zazen, et la posture de zazen est la vie manifestée. Tous les opposées sont reliées et unifiées par la vie même. Si vous pratiquez l’assise avec foi alors l’assise elle ne devient plus un moyen mais elle devient votre propre réalité. Confiez tout à zazen. Confiez tout à votre assise. Inspirez, ressentez la vie et expirez. Laissez vous dissoudre dans la vacuité de l’univers. Inspirez, prenez conscience de ce que vous êtes ici et expirez, prenez conscience que vous avez déjà tellement changé. Inspirez, devenez présent à vous mêmes avec tout votre amour et expirez. Laissez cet amour atteindre tout l’univers. Ainsi faisant avec le temps, vous pouvez percevoir qu’à chaque souffle vous recevez un amour qui ne peut se tarir, que votre présence, c’est la vie même qui se manifeste là où vous vous trouvez et que votre souffle est la seule réalité de cette même existence.


Confiez toute votre vie à votre assise. Qui est celui qui est assis ici sur ce coussin ? Qu’est ce que vous êtes venus chercher dans ce dojo ? Si vous cherchez quoique ce soit alors vous serez vite égarés, déçus, trompés par vous mêmes. Mais si vous cessez de vouloir obtenir quelque chose, soudain vous découvrirez l’existence comme une chambre au trésor. Ne me croyez pas, faites en juste l’expérience. Lâchez toute attente. Lâchez toute tension. Confiez votre vie à cette posture.


L’éveil, l’illumination ce n’est rien d’extraordinaire. Et c’est ça qui est le plus difficile à comprendre. Ne bougez plus inutilement. Ni le corps, ni le regard. Laissez l’esprit s’asseoir. Et observez juste l’activité de la vie incessante et infiniment créative. Vos pensées, vos émotions, vos sensations, vos perceptions, votre corps. Sentez vous vraiment votre corps ? Etes vous conscients de ce corps ? Sans avoir besoin d’un miroir ni de vous regarder vous pouvez percevoir tout votre corps. Si vous prenez vraiment conscience de votre corps, ici et maintenant, assis et abandonnés à la posture, vous pouvez immédiatement faire la grande expérience de la sérénité, de l’enracinement. Ce que dans le bouddhisme on appelle la présence véritable.


S’il vous plaît mettez-y tout votre coeur. Ne perdez pas votre temps. Apprenez à goûter à votre présence, juste votre présence. Juste ce corps assis, tel qu’il est. Juste cet esprit concentré avec ses pensées et ses émois. Goûtez à votre présence, inspirez profondément, ressentez la vie, percevez votre présence et expirez profondément en poussant votre expiration bien au delà de votre nombril et laissez vous dissoudre dans l’existence. Faites l’expérience sereine de votre présence. Beaucoup de gens pensent que méditer est inutile, que cette heure et demie à rien faire ne sert à rien. Pour beaucoup cela est même une pure folie, mais si vous saviez comme elle est profondément vitale, merveilleuse, cette sagesse qui sait ne rien faire. Vous connaîtrez alors toute votre splendeur. Juste assis, les mains ouvertes. L’esprit apaisé. Le corps immobile.


Nous errons assoiffés de sensations, affamés d’expériences. Mais nous ne savons pas juste nous asseoir, juste percevoir notre présence, comme un cadeau, pour y découvrir notre paix intérieure. A quoi ça sert ? Oui à quoi ça sert ? Si assis en zazen vous arrivez à toucher votre paix profonde, cette sérénité, cette sagesse qui ne dépend d’aucun phénomène extérieur alors quel que soit le phénomène qui se présentera dans votre vie vous saurez, sereinement, paisiblement revenir à votre paix intérieure. Voilà à quoi ça sert. A demeurer libres et sereins en toute chose ; et aider ce monde. Et avec le temps la vie n’est plus un combat. Juste la vie qui n’est que la vie dans toutes ses formes.


Inspirez et expirez. Pratiquer zazen signifie pratiquer « ji-hi ». Dans le mot « ji-hi » ji signifie enthousiasme, l’encouragement et « hi » signifie la félicité. Et on traduit souvent « jihi » par amour. C’est une pratique d’amour la méditation. Mais vis-à-vis de vous même tout d’abord. Et l’amour dans le bouddhisme à deux aspects : le premier est celui d’engendrer la joie « ryoraku », et le deuxième de diminuer la souffrance « bakku ». Observez votre bonté qui se manifeste par le fait d’être assis ici en ce moment. Observez toute votre bonté et laissez la joie se déployer. Inspirez, expirez. Mais observez aussi vos souffrances et vos fragilités. Et simplement comprenez-les. Inspirez et expirez. Comme le disait maître Dogen, « si vous ne trouvez pas le bonheur à l’endroit même où vous êtes, où espérez vous le trouver ? ». C’est ça zazen !


L'obscurité enveloppe nos villes déjà ; le soir est venu tenir sa place. La lune brille déjà. D’ici nous ne pouvons pas la voir mais sereine elle brille. Ainsi votre nature profonde. Les mots ne peuvent la décrire. Les enseignements ne peuvent la montrer et pourtant ici silencieusement, abandonné dans votre posture, votre nature profonde se révèle. Si vous êtes vraiment présents à vous mêmes, alors vous percevez cet océan de sagesse qui est juste là, paisible sous vos yeux. Le merveilleux ciel bleu de cette journée, le soleil éclatant dans entre les jeux des nuages, les arbres en fleurs, les éclats de lumière sur le miroir de la Seine, le chant des oiseaux mélangé au brouhaha de la ville, des visages heureux d’autres tristes, et puis la nuit est venue et la lune brille. La beauté de tout cela qui pourrait la décrire ? Inspirez et expirez.

 

Mondo (Questions-réponses spontanées pendant le zazen)

  • Question 1 : Quelle est la différence entre l’amour et l’intérêt ? Parce que lorsque l’on aime quelqu’un c’est toujours par intérêt, parce qu’il nous apporte quelque chose. Est-ce que l’on peut aimer quelqu’un pour autre chose que ce qu’il nous apporte ?
  • Réponse 1 : En fait la vraie question n’est pas la différence entre l’amour et l’intérêt, mais plutôt qu’elle est la différence entre amour et Amour. Ce que vous faites assis sur ce coussin en silence, est pour beaucoup de gens incompréhensible. « Pourquoi on va méditer face au mur ? »

 

C’est vraiment la réponse au problème que tu soulèves.
Tu es ici sur ce coussin avec toi-même dans cette intimité, dans cette atmosphère, dans cette énergie que nous créons ensemble. Tout d’abord pour tout lâcher, y compris l’amour. Non pas parce qu’il y a quoi que ce soit qu’il faudrait rejeter ou dont il faudrait se débarrasser. Tout lâcher c’est d’abord voir clair. On passe notre vie à passer d’une activité à une autre, d’un désir à un autre, d’une attente à une autre, comme des singes qui passent d’une branche à une autre, et on s’épuise. Et à force de vivre comme ça on ne se voit plus clairement. Alors la première chose que l’on fait ici c’est s’asseoir, laisser tout s’apaiser et voir clair dans notre esprit.

Et qu’est-ce que l’on va voir ? On va voir tout d’abord que notre vie est insatisfaction. Sans cesse insatisfaction. Que justement nous changeons de branche parce que nous sommes insatisfaits. Et la première cause de cette insatisfaction, c’est que nous ne savons pas qui nous sommes vraiment. Ça à l’air anodin mais cela est extrêmement grave parce que si tu ne sais pas qui tu es vraiment, si tu n’es pas capable de répondre à la question « que suis-je ? » il y a un gros souci…., c’est que tu ne peux pas t’aimer. Comment pourrait-on aimer quelqu’un ou quelque chose que l’on ne connait pas ? et c’est le problème de toute notre insatisfaction, c’est que nous cherchons toujours sans cesse à l’extérieur de nous ce qui à vrai dire se produit en nous.

C’est pour cela que je rectifie ta question. Et que je te dis de méditer plutôt sur : quelle est la différence entre « amour » et « Amour » ? Parce que notre illusion, c’est-à-dire cette vie que l’on mène à la surface de nous-mêmes, fait qu’on a fini par croire qu’il y a un amour extérieur à nous et puis un amour qui serait quelque part en nous dont on pourrait puiser pour aimer les autres. Mais en fait les deux ne sont qu’un. L’amour qui nous pétrit et nous constitue originellement et tous ces amours de satisfactions dont on a aussi tout à fait besoin ne sont pas opposés à vrai dire ; c’est de la manière dont tu t’aimes que tu peux aimer un autre être ; si tu t’aimes en attendant quelque chose de satisfaisant, un concept ou une idée de l’amour, alors ton amour pour les autres n’aura de cesse d’attendre quelque chose en retour. Mais si ton amour envers toi-même est stable, gratuit, profond et libéré, si tu aimes cet être que tu es au plus vrai de toi, au plus profond de toi, il en sera de même pour les êtres que tu aimes.

Tant que nous cherchons à combler notre insatisfaction notamment dans l’amour, vis-à-vis des autres nous continuerons à attendre à combler un je ne sais quoi et demeurer dans une tension épuisante au sens étymologique du terme. Une tension qui cherche à combler quelque chose, qui cherche à recevoir quelque chose. Du coup si en face de toi, celui ou celle que tu aimes ne répond pas comme tu l’attendais, tu es dévastée. Si tu n’as pas en retour ce que tu souhaites tu es tout à coup fragilisée. D’autant plus qu’il est bon et normal de désirer être aimés. Mais si cet amour manque en toi, tu es déstabilisée ; et pour nous défendre et nous dédouaner de toute cette vie que l’on vit à l’envers nous jugeons l'autre le définissant incapable de nous aimer alors qu’en réalité la seule personne qui est incapable de s’aimer c’est toi-même dans ce cas de figure. C’est ainsi que l’amour devient l’attente de quelque chose lorsqu’il ne naît pas de la complétude de soi ; et c’est ainsi qu’il est idéalisé, incompris ou encore souvent piétiné et déçu.

Zazen nous permets de comprendre une réalité incroyablement importante : en réalité on manque pas d’amour, mais nous manquons à l’amour même. Je m’explique. Quand tu t’observes et que tu apprends à voir qui tu es, tel que tu es, et que tu fais cet effort de te percevoir et de te révéler, l’être premier à aimer c’est toi, pour une simple et bonne raison, que personne, ni papa, ni maman, ni les enfants, ni les amis, ni les amoureux, personne, personne ne peut t’aimer à ta place au plus profond de cette vérité intime de toi même! Alors c’est une question assez difficile parce que du coup ça remet en question le sens même de l’amour des autres. Si personne ne peut m’aimer à ma place, alors à quoi sert l’amour ? Je serai sans cesse insatisfait ! Non, selon le bouddhisme les choses sont un peu différentes. C’est à dire pour que l’amour à l’extérieur de toi procède naturellement envers autrui, sans créer d’attentes inutiles, de conflit, de combat, de déception, de dévastation, il faut que cet amour vienne naître dans une terre qui est déjà apaisée ; une source d’eau fraîche engendre et jaillit d’eau fraîche, une source vide et asséchée n’engendre rien du tout, et une source d’eau boueuse et contaminée engendre une eau boueuse et contaminée. Comprends-tu cela ? L’amour devient un commerce puéril lorsqu’il naît d’un être qui n’a pas su s’aimer en profondeur ; sans cette base là nous dépendrons sans fin de l’amour des autres et notre existence sera telle un bateau en proie et esclave du mouvement de la mer ; épuisant, instable et par définition captif des caprices du monde. Tant que tu ne t’aimes pas toi-même profondément, tu vas toujours avoir besoin de l’amour des autres pour satisfaire ton existence. Cela n’est ni bon ni mauvais, cela est juste épuisant. Parce que tant que notre vie dépend de l’amour des autres elle sera sans cesse déçue à un moment ou à un autre. Insatisfaite. Alors que si au cœur de cette vie en toi, complète, en plénitude, tu apprends à t’aimer, à te voir comme tu es, tes fragilités, tes faiblesses, tes beautés, tes talents, et te recevoir avec amour en chaque cellule en chaque fibre de ce que tu es, alors qu’à l’extérieur on t’aime ou pas cela ne dominera pas ta vie. Bien entendu tout l’amour que l’on reçoit est une immense richesse, un grand trésor ; mais si demain l’amour d’un être venait à te manquer toute ta vie n’en serait pas pour autant ravagée.
Quel est ton prénom ?
Isabelle.

Isabelle. Tu as déjà changé tant de fois en à peine quelques secondes…
Nous avons déjà une nouvelle Isabelle. Dans une nouvelle situation, dans un nouvel instant, avec des nouveaux phénomènes autour d’elle. Elle change cette Isabelle, d’instant en instant. C’est un travail de chaque instant l’amour. Pourquoi ? Quand tu t’installes dans ce mouvement, quand tu coules avec le temps impermanent, cet être qui est en face de toi, profondément aimé, n’est aimé que d’un instant à l’autre et différemment à chaque instant qui s’égraine ; aussi peu importe la manière dont il t’aime en retour pour l’instant d’avant car tu es déjà en train de l’aimer dans le nouvel instant et ainsi de suite….ainsi voilà que tu ne fais plus d’efforts pour aimer les autres. L’amour qui coule de toi est naturel parce qu’il vient de quelqu’un qui est fait d’amour au présent, non pas de l’amour du passé ou de l’amour que l’on voudrait dans l’avenir.

Vivre ainsi c’est vivre comblés dans l’instant. Naturels. Unifiés. Mais tant que ce gouffre d’amour en nous n’est que désir exacerbé d’être comblé par des projections ou des calculs, tant que nous continuons à essayer de nous combler par autrui ou par autre chose, alors nous serons dépendants de cet autrui ou de cette autre chose. Et on perdra par là, même notre liberté et notre vérité. Il y a un amour lui, qui est puissant et durable, qui est un amour vraiment apaisant et émerveillant, c’est l’amour de toi-même pour toi-même. Ce n’est pas un amour- nombrilisme, ce n’est pas le « moi, moi, moi ». C’est juste toi qui te reçoit toi-même tel que tu es profondément et qui apprend à te réconcilier avec ton histoire et à t’aimer. De cela ne peut découler qu’un amour spontané et naturel. C’est pour ça que la question est plutôt de savoir de quel amour nous parlons. Il y a amour et Amour. Nous épuisons nos vies à vouloir combler nos carences, nos besoins d’amour, puisque nous avons tous besoin d’amour, profondément. Nous nous épuisons à les chercher ailleurs. Et donc nos vies dépendent de ce qui est illusoire ou pour le moins éphémère ; c’est vrai pour l’amour, mais c’est vrai pour un tas d’autres choses. Puisque là on parle de l’amour, on parle de l’amour.

Nous serons vraiment libres le jour où même si on ne nous aime pas, nous serons profondément sereins ; connaissant cet être que je suis, avec ses fragilités et avec ses forces, je me reçois tel que je suis. Je deviens alors profondément aimé. L’amour c’est nous recevoir tels que nous sommes. On en a fait un commerce. « Commerce » au sens étymologique. Mais en vérité l’amour c’est juste se recevoir tel que nous sommes, c’est ça l’amour, ce n’est rien d’autre. Une maman qu’est ce qu’elle fait quand son petit naît ? Elle ne se dit pas : « … ah mince ! j’aurais préféré qu’il ait les yeux bleus... oh il a trop de cheveux crépus ! il est pas très beau ! il a les oreilles décollés…… » Ce n’est pas ça le premier sentiment que ressent une maman face à son enfant. C’est l’émerveillement, elle le prend dans les bras, elle le protège, ce geste on devrait l’avoir, instant après instant vis à vis de nous-même, comme si dans chaque nouvelle inspiration, nous sommes ré-engendrés, nous revenons à la vie... et là on se reçoit, là on se protège pour un jour nous mettre debout, fort et aimé et aller rencontrer le monde. S’aimer et se protéger ne signifie pas se couper du monde, c’est justement, s’encrer pour se recevoir et être forts, libres au sein du monde.

Ainsi quand en face de toi, il y a l’amour tu prends l’amour. Mais quand l’amour disparaît, même si on est naturellement tristes, tout du moins malgré la tristesse, ta vie ne va pas dépendre et sombrer dans la dévastation parce qu’il n’y a plus d’amour en face de toi. Et dans le bouddhisme tout fonctionne de la même façon. C’est pour ça qu’on appelle cette voie une voie de libération. De la même façon pour l’argent par exemple. Dans le bouddhisme l’argent n’est ni bien ni mal. Dans d’autres voies religieuses, c’est un peu moins bien vu. Quelqu’un qui gagne bien sa vie, qui peut assouvir ses rêves, ses projets sans nuire à autrui, ceci n’est ni bien ni mal. Mais sa pratique sera vraiment profonde le moment où il perd tout, il perd tout mais il ne se perd pas lui….. son chemin sera serein lorsque sa vie saura ne plus dépendre de ce qu’il a perdu. C’est ça notre grande liberté. Et il en va de même pour l’amour. Donc pour que l’amour en face de nous ne domine pas avec ses va et vient, notre vie. Il faut que cette vie soit déjà profondément aimée, libérée. Et d’ailleurs les autres le ressentent. Lorsque nous sommes profondément aimés, lorsque l’on est bien avec soi, approfondis, on se connait, on s’entretient, on se questionne, on donne un sens à son existence..., automatiquement on attire la même présence. Mais quand on laisse une vie, un gouffre s’installer, que l’on va chercher les paillettes du paraître et que nous sommes bancales, on va attirer des situations bancales. C’est directement proportionnel.

Ce n’est pas parce qu’un moine te le dit que tu dois le croire. Fais en l’expérience. Donne ta foi à la posture de zazen. Apprends à te réconcilier avec ton histoire, avec toi-même. Apprends à t’aimer profondément, telle que tu es, en laissant cet amour se manifester naturellement en toi-même. Et tu pourras percevoir soudainement que toutes les relations qui découlent de toi, en face de toi, vibreront dans ta vie avec une grande harmonie. Et demain si elles manquent ce n’est pas ta vie qui est dévastée, c’est juste l’amour de cette personne, ou dans telle situation, qui a disparu. C’est très important cette libération. Ce n’est pas une libération passive. Je répète, quand quelqu’un que l’on aimait ne nous aime plus, bien sûr on souffre. Nous sommes des êtres humains, évidemment. Mais cette souffrance n’est que cette souffrance. Tant que ma vie dépendait vraiment de cet amour, alors ma vie n’était pas une vie de plénitude ; elle était plutôt une vie d’esclave qui a besoin d’un maître.
Quand le bouddha a dit à ses disciples, « soit le maître de toi-même , soit la lumière à ton propre chemin »… c’est vraiment ça, mais pas à 50 ou 80%, pleinement ! à 100% ! Cela signifie que nous pouvons vivre pleinement sans avoir besoin de qui ou de quoi que ce soit en particulier pour être heureux. Et tout à la fois, de cette vie pleinement vécue, nous sommes soudainement capables d’aimer profondément tous les êtres, et de les aimer à un point que même si en face de cet amour que nous éprouvons pour les autres, il n’y a pas vraiment de résonnance, ce n’est pas si grave.

Du coup le plus important n’est plus d’avoir été aimés ; le plus important est de savoir, d’avoir vraiment aimé. Et là c’est toute la différence.

 

  • Question 2 : Pourriez-vous parler de la vacuité, ou du vide ?

C’est un vaste sujet que la vacuité. Je ne peux pas vous donner une réponse comme ça en si peu de temps, mais je peux vous en donner le goût ; d’ailleurs il y a-t-il une réponse ?

Dans nos kusens on revient souvent sur la vacuité, parce que c’est une notion très importante dans le bouddhisme. Les occidentaux ont du mal à la comprendre. Lorsque l’on parle de la vacuité, nous occidentaux, pensons au vide, au néant. Vous m’avez dit de vous expliquer « vacuité ou vide », comme si c’était la même chose ! Mais ce n’est pas du tout la même chose. Pour beaucoup, lorsqu’on parle de vacuité, de cette grande essence qui ne peut être figée, parce que sans cesse changeante, cette vacuité fait peur. Parce que les gens pensent que l’inconnu n’est pas rassurant. Percer la vacuité c’est concevoir la vie avant nos concepts, et profondément la ressentir pour ce qu’elle est vraiment. Et cela nous fait peur ; nous avons peur de quitter nos jolies petites idées préconçues et rassurantes. C’est anxiogène. Comme l’inconnu et le vide nous font peur, nous voulons tout connaître et tout cristalliser pour nous rassurer, et quand on ne connaît pas, on invente des concepts, des idées sur la réalité. Ou bien on met des post-it sur la vie ou sur les autres : ça c’est pas bien, celui-ci il est idiot, celui-ci je l’adore, ça c’est la beauté, ça c’est la laideur... Toute notre vie c’est ça. Non seulement nous le faisons sur le monde, mais on agit de la même façon sur nous-mêmes. « Je suis beau, intelligent, doué »... et aussi « je ne suis pas beau, inutile, vraiment pas comme j’aimerai »... Et non seulement nous le faisons sur les autres et sur nous-mêmes, mais en plus les autres opèrent de la même façon sur nous-même. Notre vie devient avec les années une accumulation d’étiquettes, qui correspondent à des instants, à des vues circonstancielles, mais qui ne sont pas des réalités figées. Néanmoins, ces étiquettes nous rassurent. Même quand nous nous définissons par « je ne suis pas beau... » parce que cela peut engendrer les sucreries venant d‘ailleurs…..

Alors qu’est-ce que la vacuité ? la vacuité c’est lâcher prise ! tout ceci n’existe pas !! c’est comprendre, que ce qui est beau pour moi peut être moche pour vous, que ce qui peut faire votre bonheur aujourd'hui, il suffit d’un instant et ça devient votre pire enfer, que cette situation qui vous fait souffrir, en un instant, peut devenir votre plus belle grâce. Que la personne que vous avez aimé 20 ans durant, en un instant peut devenir votre ennemi, que votre ennemi, peut devenir votre meilleur ami.
Je disais toujours que je n’aimais pas les lys blancs, j’ai toujours détesté les lys blancs. Et puis un jour un garçon que j’ai beaucoup aimé m’a offert des lys blancs, ils sont depuis mes fleurs préférées. Cela signifie que vacuité n’est pas vide. Mais vacuité c’est le changement permanent de toutes les choses. C’est comprendre que nous pouvons mettre des étiquettes autant que nous voulons, mais qu’elles ne sont qu’ illusions. Tout change, sans cesse. Entre ce moment ou vous vous êtes assis en seiza , ici sur le zagu, et ce moment où je vous regarde dans les yeux vous avez déjà changé des centaines de fois.

C’est ça la vacuité. C’est le bol ; regardez ce bol. Ce bol est précieux, parce qu’il est vide, mais il est vide parce qu’il peut sans cesse se remplir. C’est ça la vacuité. S’il était plein il serait mort, figé, ennuyeux, cristallisé immuable ; mais puisse qu’il est vide tout peut advenir, il peut tout recevoir, et se vidant sans cesse, sans cesse tout recevoir. C’est ça la vacuité. C’est vraiment ça. Ce vide fait peur, car on nous a dit que le vide n’est pas bon, il nous fait peur car nous ne voulons pas en faire l’expérience, têtus et entêtés. La vacuité est la promesse que tout peut advenir, qu’à chaque instant tout est nouveau. Si notre vie était comme un bol rempli à ras bord et bien on ne pourrait plus rien recevoir. Nous serions des morts, plus aucune expérience ne serait possible, plus aucune émotion. Tout serait figé, tout serait mort. Mais notre vie elle est belle, parce qu’elle peut sans cesse tout recevoir, et pour sans cesse tout recevoir il est nécessaire de sans cesse tout abandonner. La vacuité est une main qui s’ouvre. Si la main est crispée refermée sur elle-même, vous avez beau m’offrir les plus beau présents du monde je ne pourrais pas les recevoir. Et je ne peux pas vous donner quoi que ce soit si vos mains sont fermées, crispées pour retenir, s’attacher, se remplir. Mais si je l’ouvre cette main, si j’ouvre la main de la pensée, je peux tout recevoir et tout donner. Tant qu’elle reste ouverte tout peut se poser et tout peut partir.

C’est très pragmatique la vacuité. Grâce à la nature de vacuité de toute chose, la pire souffrance a déjà disparue, et la meilleure situation de bonheur a déjà disparu aussi, pour que d’autres souffrances et d’autres bonheurs adviennent. Et quoi que je mette dans ce bol, quoi que je mette, quand le bol se vide il ne change ni sa forme ni sa matière. Votre nature de bouddha est toujours la même. Que vous viviez la souffrance, la joie, l’échec, la réussite si vous laissez ce bol ouvert, si vous laissez tout repartir... c’est extraordinaire. C’est ça la vacuité, notre nature de bouddha est la vacuité. C’est la vie. Ce n’est pas un néant sombre dans lequel il n’y aurait plus rien et dans lequel on serait perdu. Pas du tout. C’est revenir à chaque instant et comprendre que rien ne reste, tout change.

Je vais vous donner un exemple personnel. Moi j’ai compris la vacuité, grâce à la mort de mon papa. Il s’est suicidé. J’étais très attaché à sa mort et des années durant j’ai vécu avec cette souffrance de cette image de ce papa mort, dans le désespoir, qui avait accablé toute mon existence. J’ai perdu le bonheur, l’enthousiasme, la joie de vivre, le goût pour les études, pour la musique... et puis un jour j’ai rencontré un maître zen qui m’a raconté cette histoire que j’utilise depuis dans mon enseignement très régulièrement.

Eka alla voir Boddhidharma en pleurant.
« Maître, je n’en peux plus. Mon corps suinte la souffrance. Depuis que je suis né, que des épreuves, des échecs, des gens qui m’ont abandonné, des gens que j’ai perdu. »
« Que veux-tu de moi ? » lui répondit Boddhidharma.
« Maître guérissez moi de ma souffrance ! »
«Oui je vais te guérir ; apporte-moi ta souffrance et je la guérirai. »
Eka partit vraiment chercher sa souffrance. Et il revint voir Boddhidharma en larmes, désespéré.
« J’ai cherché ma souffrance bien au delà de moi, je ne peux pas vous l’apporter…je cherche mon esprit et je ne puis le saisir… »
Boddhidharma sourit et dit « alors je t’ai déjà guéri ».

La vacuité c’est comprendre que nous nous encombrons d’illusions. Lorsque j’ai compris cela je me suis dis oui, où est cette souffrance de la mort mon papa ? Mais comment peut-elle faire autant de mal ? Comment c’est possible qu’un événement extérieur à moi qui s’est passé il y a plusieurs années me fait autant souffrir encore maintenant ? et puis un jour il y a un déclic. C’est vraiment l’esprit qui lâche tout. Cette main qui s’ouvre. Si j’accepte un jour que tout apparaisse, et que tout disparaisse alors je suis libre, libre de souffrir et libre d’être heureux. Et surtout libre de ne dépendre ni de mes souffrances, ni de mes bonheurs.

C’est comme pour l’amour. Cette question de la vacuité est la trame de notre existence. Si nous saisissons cette chose là, tout change. Et encore une fois il ne faut pas croire le moine. Il faut l’expérimenter. Il faut traiter ce que Bouddha appelle un grand poison, l’avidité. Parce que si nous n’arrivons pas à comprendre la vacuité, c’est que nous sommes soumis à l’avidité. L’envie de tenir, posséder, saisir. Et donc dès qu’il y a un bonheur on veut le retenir pour toujours. Et nous passons notre temps à lutter pour ne pas paumer ce bonheur, parce qu’il est tellement bon ce bonheur ! Quand il y a quelqu’un qu’on aime on l’enchaîne, pour qu’il ne parte jamais. Et puis il s’en va. Et là le problème, n’est pas qu’il s’en est allé, c’est qu’à force de mettre notre énergie à vouloir garder dans l’avenir quelque chose que nous avions dans le présent nous nous interdisons de vivre ce qu’il y a à vivre au moment où nous pouvons le vivre. C’est pour ça que dans la cérémonie du mariage bouddhiste de notre sangha il n’y a pas de vœu à la façon de chez nous. Je te promets... dans la maladie, dans la richesse... de toujours t’aimer…blablabla. Qui peut promettre une chose pareille ? C’est angoissant en plus, prétentieux, et illusoire.

Au lieu de promettre l’amour éternel il serait bon de faire de chaque instant d’amour une éternité. Et puis découvrir soudain que l’autre m’aime déjà dans les petits gestes du quotidien et c’est ça le plus important. Puisque quand je ne l’aurais plus, si je n’aurais pas vécu pleinement sa présence dans le présent, non seulement il me manquera mais en plus je regretterai de ne pas avoir vécu ce que j’avais à vivre avec lui.

C’est ça la vacuité. C’est une question de sagesse, de mansuétude, d’humilité, de liberté. Quoiqu’il arrive, tout phénomène apparaît puis disparaît. Qu’est ce que je peux faire avec ça ? avec cette souffrance ? avec cette joie ? C’est ça que vous faites en zazen : comprendre que ma vie n’est ni cette pensée qui passe, ni cette émotion, ni mes sensations ou mes perception. Ma vie n’est aucune de mes expériences mais elle peut tout accueillir. C’est ça (clac ! coup de bâton sur le sol…) où est parti le son de mon bâton ? c’est ça la vacuité. Quand la fleur flâne, où s’en va son parfum ? c’est ça la vacuité. Elle devrait plutôt nous rassurer, nous remplir d’enthousiasme. Si vous avez saisi ça, normalement vous sortez d’ici débordants d’enthousiasme ce soir. Moi j’en parle et j’en ai la chair de poule, parce que c’est extraordinaire. Mais je ne peux pas le croire et l’expérimenter à votre place. Je peux ouvrir la porte, mais c’est à vous de rentrer et prendre place au festin de la vie. C’est compliqué à expliquer la vacuité, mais j’espère de vous en donner le goût, l’envie d’en faire l’expérience. Et vraiment après la vie est extrêmement puissante, parce qu’elle est justement la vie en toute sa plénitude. On cesse de vouloir une vie heureuse ou de targuer une vie malheureuse pour se faire aimer. Tout ça cesse, l’illusion, c’est pour cela qu’on appelle l’état de bouddha, l’éveil. L’éveil ça veut bien dire qu’avant on dormait. Paf ! c’est ça l’éveil. Rien n’existe. Si rien n’est figé, cela veut dire qu’à chaque instant tout est neuf, tout est possible. C’est vraiment ça la vacuité.

Est ce que je vous réponds un peu ?
On a une mauvaise lecture de la vacuité, comme dans ce qu’on appelle dans le bouddhisme le détachement. Tout le monde a lu que le bouddhisme est une voie de détachement. Et pourtant nous occidentaux, on dit détachement et on voit rejet. Détachement devrait plutôt se traduire par « non-attachement ». C’est-à-dire faire l’expérience de tout s’en m’accrocher à quoi que ce soit. Quand le bonheur est là, je vis tout le bonheur, avec chaque cellule de mon corps. La cérémonie dans notre pratique nous apprends un peu cela. Le non-attachement. C’est comme offrir l’encens, et puis laisser le parfum se faire. J’ai beau faire le geste le plus solennel, le plus élégant, le parfum ne vient pas de moi. Donc quoi qu’il se présente devant vous le vivre à pleines dents, le savourer, y compris la souffrance, y compris l’échec. Qu’est ce que je fais avec cet échec ? est-ce que l’échec c’est ma vie ? Non. Et puis laisser partir. Parce que l’instant d’après il y a la vie qui vous attends (ou pas). Et celui d’après il y a encore la vie. C’est comme cela qu’on est vivants. C’est parce que tout change sans cesse. Si vous demeurez toujours attachés à vos pensées, à vos émotions, à vos histoires avant de rentrer ici cela veut dire que vous n’êtes pas vivants. C’est que vous êtes morts. Rentrer dans la compréhension de la vacuité c’est laisser jaillir la vie en nous.. Manifester la vie d’un instant à l’autre, tel qu’elle apparaît.

Maître Dogen disait : « l’oiseau majestueux n’emporte pas avec lui le bleu du ciel, quand il le traverse ». Voilà… tout peut me traverser à travers cette posture comme dans la vie. Le tonnerre, la pluie, la neige, le vent, le beau temps, la souffrance, l’échec, la joie, la trahison, l’amour. Est ce que j’ai changé ? moi je suis là et je demeure bouddha. Est ce que j’ai été cet échec, cet amour ? non. C’est ça que vous apprenez petit à petit en zazen. C’est ça la vacuité.

Pratiquez avec tout votre coeur. Et puis un jour vous allez voir, la vie sera pleine, et vous serez pleinement la vie.

 

  • Question 3 : Comment puis-je faire pour ne pas être dans le jugement permanent ?

- Comment je fais ?
- Dis-moi : qui est celui qui juge ?

- Mon esprit ?
- Ou est ton esprit ?
- Wouah ...
- C’est où wouah ?
- Bahh…C’est tout. C’est moi entièrement.
- Et qui est moi ?
- Je ne sais pas.
- Ne sais pas... ça c’est ton esprit.

- Il y a 2 moines qui se disputent sur un bateau. Ils regardent le mont Fuji. L’un dit : « wouah !... le mont Fuji bouge ! » non répond le deuxième moine : « non c’est le bateau qui bouge ! »… « Ah non, c’est le bateau qui bouge » ... « Non je te dis que c’est la montagne... » Alors si tu étais sur ce bateau, que me répondrais-tu? si tu me dis que c’est le bateau, je te donne 30 coups de bâton. Si tu me dis c’est la montagne, je te donne 30 coups de bâton. Et si tu me dis, c’est le bateau et la montagne, je te donne 30 coups de bâton. Alors quelle est la vérité ?
- Est ce que c’est important ?
- Hum, merci... alors par rapport à ton jugement, qu’est ce qui est important ?
- C’est la souffrance qui engendre ?
- Pour les autres ?
- Non, pour moi-même...
- Et est ce que je peux juste savoir d’où vient cette souffrance ?
- D’un passé difficile, mais que j’ai accepté, parce que j’ai travaillé dessus.
- Donc c’est résolu ?
- Ben il faut croire que non, pas forcément.
- Où est ton passé sur lequel t’as travaillé dessus ?
- Je ne sais pas du tout
- Bam ! (coup de baton sur le sol) où s’en est allé le coup de mon bâton ?? Tu as déjà compris.
- Pourquoi nous jugeons les autres ? Car pour ma part je me sens toujours jugé, c’est l’impression que j’ai.
- Tu viens de répondre à ta question. Tu en as conscience ou pas ?
- Conscience de ce que je viens de dire mais après...en fait je me complique la vie.

C’est vraiment important de savoir si c’est le bateau ou la montagne qui bouge. Même si vous me prenez pour un fou. C’est vraiment très important. Comment puis-je me libérer des jugements ? comment puis-je arrêter de juger les autres ? il est important de répondre à cette question :
Est-ce le bateau ou la montagne qui bouge ?

Qui est celui qui juge ? Qui est celui qui juge ? si vous ne répondez pas à cette question, vous ne pouvez pas comprendre comment vous vous libérer du jugement des autres. Je ne peux pas vous dire, pour ne plus juger, voici la recette. Mais je peux vous dire que si vous comprenez qui est celui qui juge, soudainement les jugements s’arrêtent de tous côté. Les jugements que les autres portent sur vous n’ont plus d’emprise. Donc je vais vous donner un devoir : est-ce le bateau ou la montagne qui bouge ? Cela fait sourire mais si vous trouvez la réponse, vous saurez qui juge mais surtout vous saurez qui n’a jamais été jugé (rires).

Si nous sommes vacuité, si les étiquettes que les autres nous mettent dessus n’existent pas, alors qui juge qui ? Je ne peux répondre à cette question que comme ça. Sinon je peux faire de la morale, mais dans le bouddhisme ça ne fonctionne pas. Je ne peux pas dire que juger c’est mal. Ni que bien juger c’est bien.

Maintenant célébrons notre cérémonie de gratitude.