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Contemplez-vous

 

Kusen du zazen du 9 mars 2014
Par le moine Federico DaininJôkô Procopio
Paris – Dojo de La Montagne Sans Sommet

 

Contemplez-vous

 

Le corps bien enraciné dans la terre. Et à la fois ouvert à tout ce qui advient autour de vous. Comme si vous étiez le lien entre la terre et le ciel. Abandonnez le corps et le regard au présent qui s’écoule. Devenez la montagne inébranlable de l’esprit. Devenez présence. Petit à petit laissez l’esprit s’asseoir paisiblement. Et lorsque le brouhaha intérieur s’apaise, alors commencez à observer votre esprit. Observez les pensées, les émotions, les perceptions, les sensations. Observez tout ce qui traverse votre esprit, sans rien rejeter, sans vous accrocher à quoi que ce soit. Restez présents. Observez votre esprit. Et prenez conscience qu’au-delà de vos pensées, de vos émotions, de vos perceptions et de vos sensations, vous êtes beaucoup plus vastes ; vous n’êtes rien de tout cela et tout cela vous façonne. L’esprit est large, infini et ça c’est votre richesse. Demeurez dans la présence à vous même. Observez votre esprit avec amour. Percevez ce que vous êtes au plus profond de vous avec bienveillance. Lâchez tout. Ne bougez pas inutilement. Suivez le souffle. Suivez l’air qui rentre dans votre corps, prenez conscience de ce corps qui se dilate. En expirant suivez l’air qui s’en va et votre corps se vide. Inspirez pleinement. Et expirez lentement en poussant l’expiration jusqu’en bas du nombril au plus profond de l’abdomen. En inspirant pleinement prenez conscience de votre corps, de votre vie. En expirant videz complètement votre corps jusqu’en bas de votre abdomen, poussez l’expiration et lâchez tout jusqu’à vous dissoudre dans l’instant présent.


Installez vous dans le souffle. Suivez l’air qui entre dans vos narines, passe derrière la tête, traverse la trachée, traverse les bronches, remplit les poumons et votre corps se dilate. Puis suivez l’air quitter le corps dans le sens inverse et suivez l’expiration juste en dessous du nombril au plus bas de votre ventre. Soyez présents à votre souffle. Simplement. En inspirant prenez conscience de votre corps, de votre esprit présent, libre, et en expirant lâchez tout. Toute pensée, toute émotion, toute sensation. Comme si la respiration à la fois vous enracine dans la vie en inspirant et en expirant elle vous dissous dans l’univers. Suivez le souffle. Plongez dans ce vaste océan de sagesse, dans ce calme serein qui persiste malgré les bruits du monde, plongez dans votre esprit qui est votre vraie nature. Demeurez dans le calme, vide. Ne cherchez rien. Juste demeurez dans le calme profond et vide de votre esprit. Ce soir je vais continuer le commentaire à la méditation du Sandokai.


Les hommes peuvent discriminer et séparer la nuit du jour, mais dans la voie véritable il n’y a en réalité ni nuit ni jour, ni bouddha du nord, ni bouddha du sud. La source véritable de la sagesse est pure et sans tâche. Et ses affluents, ses ruisseaux, toutes les formes qu’elle prend, elles courent même dans l’obscurité. S’accrocher à quoique ce soit est pure illusion. Qu’est ce que vous faites assis ici sur ce coussin ? Dans cette posture qui peut être éprouvante. Que faites vous face à ce mur dans ce silence ? Alors que le monde agité dehors continue sa course. Qu’êtes vous venus chercher ici sur cette natte ? Certains pensent que la pratique bouddhiste vise à se libérer des désirs, mais c’est une erreur. Il n’y a rien à combattre en vérité. Assis ici sur ce coussin, vous apprenez à voir les choses juste telles qu’elles sont, dans leur plus grande vérité. Nous devons pratiquer avec tout ce que nous sommes, avec nos forces et avec nos fragilités, avec nos désirs, avec nos attachements, avec nos joies et avec nos souffrances.


Zazen c’est apprendre à pratiquer intensément avec tout ce que nous sommes, non pas de nous libérer de quoi que ce soit, mais pour tout considérer, pour accepter ce que nous sommes, et nous révéler. C’est pour ça qu’en zazen nous ne faisons rien d’autre que nous asseoir, sans chercher quoi que ce soit, sans fuir quoi que ce soit. C’est avec tout ce que nous sommes que nous nous asseyons ici. Dans la vie ordinaire nous n’avons pas l’habitude à cela. Ceci est notre grand esprit. On laisse de côté nos attentes et nos concepts, et pourtant nous les observons. On cesse de dépendre de nos pensées et de nos émotions. Et pourtant nous les contemplons. Quand vous êtes assis au dojo, quoi qu’il se passe, vous demeurez assis. L’oiseau chante dans la cour et vous demeurez assis. La voiture fait du bruit dans la rue, et vous demeurez assis. Un jour, dans la vie, si vous laissez zazen vous libérer, vous approfondir, un jour viendra dans la vie où vous commencerez petit à petit à demeurer comme ici en zazen. Certes vous ne serez plus assis, il y a un temps pour tout. Quand la souffrance, la calomnie, la trahison, la déception ou l’échec traverseront votre vie vous demeurerez assis. Juste assis. Quand la joie, la réussite, la félicité, l’amour ou le bonheur traverserons votre vie vous demeurerez assis.


Vous avez vu cette journée au ciel bleu ? c’est un peu pareil. Quelque soit l’espèce d’oiseau qui traverse le ciel, quelque soit la forme du nuage qui traverse le ciel, le ciel demeure le ciel. Ceci est notre esprit le plus profond. Beaucoup de choses se passent quand vous êtes assis en méditation, le bruit, les pensées, les émotions, le moustique sur le nez, l’oreille qui gratte, le voisin qui respire brouillement... mais votre grand esprit, vaste, il reste assis. Est ce que cela signifie ignorer la vie ? Non. Car dans cette posture assise en zazen votre esprit apaisé peut observer tout pleinement, et tout savourer pleinement sans dépendre de quoi que ce soit. Ceci est la nature de bouddha, cette nature quiète et libre qui est en chacun de nous. Dans cette pratique, assis, ne faites que d’être présents. Si vous pratiquez zazen de la sorte, votre vie devient un festin savoureux, où les événements se succèdent les uns après les autres et vous apprenez à réagir de la juste façon. Sans que votre vie ne dépende des phénomènes de l’existence. C’est une grande liberté de l’esprit, et c’est vraiment votre beauté, vraiment votre splendeur. Le premier être que vous respectez ici en zazen, c’est vous-même.


Quelqu’un d’entre vous m’a écrit un mail en me demandant « qu’est ce que le respect de soi-même ? comment pourrais-je l’obtenir ? ». Mais tant que vous dites « je me respecte moi-même », ceci n’est déjà plus le respect de soi-même mais un concept. Lorsque vous êtes tout simplement vous-mêmes sans essayer d’être ou de dire être quelque chose de spécial, laissant la vérité de l’instant apparaître et se manifester naturellement, étant sincères, naturellement, alors ça c’est déjà en soi le respect de soi-même. Il n’y a rien à faire de plus.


Le zen c’est simple ; la vie aussi. Quand vous mangez, mangez. Quand vous dormez, dormez. Quand vous faites l’amour, faites l’amour. Quand vous travaillez, travaillez pleinement. Quand la souffrance apparaît, alors il est le temps de souffrir. Quand la joie apparaît c’est le temps de la liesse. Si vous apprenez juste à être, alors votre vie ne dépendra ni de la souffrance, ni de la joie ; ni de la nourriture ni du travail, ni de l’amour ni de la haine ; ni de la fatigue ni de l’énergie. C’est notre pratique, et c’est une pratique de bienveillance, vis à vis de vous même déjà, instant après instant.


Et avec le temps si vous laissez cette pratique vous unifier, vous révéler, avec le temps quand vous aimerez quelqu’un, vous aimerez vraiment. Et même si en face de vous il n’y aura pas autant d’amour que vous l’espéreriez, soudain ce qui va vraiment vous réaliser et vous combler est le fait d’avoir aimé. Et non plus d’avoir plus ou moins été aimé. Cette pratique de zazen nous apprend, à ne rien attendre, à ne rien conceptualiser, à ne rien rechercher, mais à tout percevoir, à tout recevoir, à tout manifester.


Je vous en prie, ne quittez pas la pratique. Soyez présents à vous-mêmes. Qui est celui qui se tient assis sur ce coussin, ici et maintenant ? Qui êtes-vous ? Est-ce que vous êtes vos pensées, vos émotions ? est-ce que vous êtes les phénomènes qui traversent les existences ? que suis-je ? Si vous plongez dans zazen vous aller percevoir nettement que vous êtes plus vastes que tout ça, plus larges. Avec tout ce que vous êtes y compris vos ombres, vos fragilités.


La source véritable est pure, elle est sans tâche, elle est telle qu’elle, et tout ses affluents, ses ruisseaux et toutes ses formes courent même dans l’obscurité. Suivez le souffle. Contemplez-vous avec amour, avec bienveillance, avec tout ce que vous êtes. Inspirez. Expirez.