6.1

L'amour du beau

 

Dans le bouddhisme et plus particulièrement dans le bouddhisme zen il y a en trame de fond de la pratique et de l’enseignement la présence subtile d’une véritable philocalie.

Philocalie en grec signifie « amour du beau » dans le sens où philosophiquement, puis spirituellement, ce qui est beau est l’image du vrai et du bon.
La philocalie zen est profondément neptique. Nepsis en grec signifie « sobriété de l’âme ».

On a longtemps cantonné la philocalie au christianisme d’Orient ; mais ses racines véritables plongent dans la philosophie bouddhique. Une des conséquences directes de cette transmission de la philocalie entre bouddhisme et christianisme oriental est toute la période iconoclaste chrétienne prêchée par les héritiers des pères du désert, véritable mésinterprétation dogmatique de l’amour du beau.

Dans la philocalie bouddhique il est vrai qu’il est enseigné une forme d’iconoclasme intérieur et extérieur, transmission de la conviction d’un vide intellectuel, d’une instance trop appuyée sur soi même et sur les expériences et les phénomènes. Mais loin d’être un iconoclasme qui détruit, abats, accuse et efface, c’est un iconoclasme purement spirituel et épicurien, dans le sens où tout en reconnaissant la vacuité de toute chose, l’impermanence du monde des êtres et des phénomènes, le disciple est amené à chercher en chaque particule d’instant, toute la beauté du monde, la savourer, puis, la laisser partir dans la vacuité.
Ainsi l’homme est appelé à s’asseoir sans cesse à la table de l’émerveillement. Nous sommes loin de l’idée de l’iconoclasme occidental, véritable guerre contre la représentation de l’infini et de toute sa beauté, prenant parfois des formes d’intégrisme dogmatique, croyance que l’homme ne peut représenter ici-bas la beauté de ce qui le dépasse. Seule la liturgie orientale, a su s’éloigner de ces concepts erronés.

L’amour de la beauté dans le bouddhisme est cette trame de fond qui guide l’être humain à percevoir que toute la beauté du monde est contenue en un seul instant, et qu’il est possible d’y gouter car il n’y a pas de séparation entre ce « je » et cet instant.
Ainsi, plusieurs voies s’ouvrirent dans ce sens.
Peindre, préparer le thé, composer un bouquet, ratisser un jardin, aménager une pièce, assembler des objets, ou tresser un poème, deviennent bien plus que des arts esthétiques. Il s’agit de laisser l’esprit dessiner dans l’espace et dans le temps ce qui ne peut être exprimé par cette simple enveloppe physique et intellectuelle. Non pas en rejet de celles-ci, mais en réponse à cette perception profonde que l’homme est bien plus que ce corps et cet intellect.

Porter un habit, devient soudain, revêtir la beauté de la nature ;
Préparer offrir et boire du thé, s’exprime par « gouter à tes paupières »…
Composer un bouquet devient l’art de redonner la vie ;
Calligraphier, se dira « poser le sceaux sur le nuage »…
Sculpter un objet ou une statue, devient l’art de labourer les cieux ;
Ecrire un poème, deviendra ce geste intime qui « dit l’indicible dans l’ordinaire dicible ».

Par la pratique de ce qu’on appelle les arts du zen, la philocalie, l’homme se découvre et se surprends soudain capable de manifester la plus inouïe beauté, la plus délicieuse délicatesse et la plus mystérieuse grandeur. Tout homme. Sans besoin de dons et talents particuliers, simplement parce qu’en s’approfondissant, en descendant au plus véritable intime de lui même, il y puise, contenue dans l’écrin de son esprit, toute la beauté du monde.
Celle-ci est impossible à décrire. Elle peut en revanche se puiser sans se tarir et se donner sans compter.

Celui qui pratique l’art de l’amour du beau, se trouve transformé par la pratique elle même.
L’humilité s’installe, la sagesse se développe, la compassion grandit, la finesse du corps et de l’esprit s’aiguisent, la vision de l’autre et du monde se fait nette et pure.

Pas à pas, l’homme se trouve transfiguré, et intimement bouleversé par cette beauté qui l’habite, il ne verra plus le monde et l’autre comme avant. C’est comme si soudain ce nouveau regard qu’il porte sur lui, regard de beauté, d’infini, de vacuité et de grandeur, se déverse spontanément sur l’univers.


Dans ce monde la sagesse et la paix du cœur ne s’obtiennent pas en faisant de choses grandes et belles, mais en faisant tout ce que l’on fait avec grandeur et beauté.