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La voie du pinceau

 

« Si les montagnes, les fleuves et l’infinité des créatures peuvent révéler leur âme à l’homme, c’est parce que l’homme porte en lui la vie créatrice, sinon comment serait-il possible de tirer ainsi du pinceau et de l’encre une réalité qui ait chair et os, expansion et unisson, substance et fonction, forme et dynamisme, inclinaison et aplomb, concentration et bondissement, latence secrète et jaillissement, élévation altière, surgissement abrupt, hauteur aiguë, escarpement fantastique et surplomb vertigineux, exprimant dans chaque détail la complétude de son âme et la plénitude de son esprit ? »    

(Shitao, propos sur la peinture du moine Citrouille Amère)



Lorsque j’étais petit je passais des heures, des journées entières, à dessiner ; mes plus beaux cadeaux étaient pinceaux, crayons et pots de peinture. Pourtant à l’école je n’était pas parmi les meilleurs élèves en dessin, j’étais un poète et j’aimais les livres.

Lorsque je devins moine bouddhiste je pu observer de grands Maîtres d’Asie manier avec la sagesse du cœur le pinceau et réaliser ce qui aux yeux paraissent de simples « belles calligraphies » mais qui en réalité sont le chant profond de l’âme.

J’ai visité des maitres calligraphes taoïstes chinois et observé des moines coréens peindre. Leurs gestes ont façonné mon esprit, leurs pinceaux ont dessiné en moi un émoi éternel. Auprès d’eux j’ai appris les traits fondamentaux, comme les fondations nécessaires à ce que la beauté de l’univers puisse venir prendre demeure entre mes doigts pour se donner au monde.

J’ai embrassé la voie bouddhiste zen à l’âge de vingt ans, et depuis la méditation quotidienne approfondit mon existence et inspire mon travail de peinture qui, loin d’être un simple travail artistique, est un espace de partage de l’indicible.

A force de peindre, mon esprit s’est éveillé à une vision profonde d’un cœur qui, ému, perçoit la beauté de l’univers : ce pinceau droit et léger est le trait-d’union qui, en moi, relie la terre et le ciel. Aussi, tel le pinceau, l’homme, notre vie ; nous pouvons tel le pinceau relier ici et en nous la terre et le ciel et les laisser résonner en nous et bien au delà de nous pour toucher les êtres sensibles.

La peinture zen s’est enracinée dans ma chair, la beauté du geste vibre en moi et l’éclosion de ces traits noirs à la fois forts et empreints d’une grande mansuétude ont sculpté à jamais au fond de mon cœur une résonance que je ne puis contenir.

En un seul trait peut se lover toute la beauté du monde, en une seule goutte d’encre, humble et sobre, peut se celer tout l’émoi d’une existence.
C’est la beauté qui nous sauve.

Mais je ne suis pas un moine asiatique. J’ai donc appris non pas à singer les majestueux calligraphes d’Asie, mais à transposer la philosophie merveilleuse de l’esprit du geste dans ma culture occidentale d’ici. Ainsi méditer, se résoudre à la sobriété, s’unifier en soi avant le geste, se donner au monde par le trait sans hésitation, laisser le corps dessiner l’esprit, suggérer l’indicible par le trait visible, laisser la vacuité résonner, offrir aux autres tout son émoi, sont autant de principes de la calligraphie zen sur lesquels j’appuie l’art de mon expression à travers le pinceau tout en y associant certains codes, matériaux et principes de notre culture artistique occidentale.

Ma vie a été transfiguré par la beauté et la profondeur de la voie de la calligraphie zen, et à mon tour je veux offrir humblement tant de beauté au monde. Avec mon regard, avec mes propres résonnances, celles d’un homme d’occident, moine zen, épris de beauté.
Dans mes peintures le trait laboure les nuages insaisissables, apparaissant et disparaissant aussitôt ; le cœur éclos en partage. C’est comme écouter avec les yeux. La toile blanche accueille, tel un cœur pur, le trait noir qui laisse se réaliser l’inconnu. 

« Voir et voir, sont deux choses différentes ».

La peinture zen nait du souffle, elle s’enracine dans l’ainsité de la méditation et elle se donne d’elle même au monde telle l’offrande de l’encens suave. Le corps, le souffle et l’esprit unifiés écrivent l’émoi par le souffle. Il n’y a pas de beauté dogmatique, mais tout devient beauté, image visible d’une bonté indicible. La peinture zen est un souffle de vie qui traverse le monde, peu importe sa fragilité puisque celle-ci est sa force même, …
Sur la toile de blanc immaculé, le geste du pinceau fait naître l’existence.

Tant de fois j’ai été bouleversé en contemplant les calligraphies des grands maîtres, un simple cercle pouvait emporter mon esprit, une goute d’encre remplir mes yeux de l’eau du cœur. Parce que ce qui est donné dans la peinture zen n’est pas une œuvre d’art, mais le cœur palpitant de celui qui a fait corps avec le pinceau comme on fait corps avec la vie les jours de nos éveils. Si cela advient dans certains de ces traits du cœur qui s’épanchent sur la toile, mon souhait est de le partager avec le plus grand nombre ; tel l’homme qui découvre un trésor et exulte en le partageant.

Du geste spontané, du silence de la méditation, de l’absorption en soi même et de la contemplation du monde et de ses mystères s’élève parfois le désir de chanter l’univers, de partager l’émoi dans le langage qui nous unit ; pour cela il m’arrive de composer et joindre un poème à une peinture ; nous sommes tous poètes de l’existence lorsque nous laissons la cœur battre au rythme de l’univers et l’esprit résonner à toute sa réalité. C’est là toute notre gloire, c’est là toute notre beauté. Il y a un lien subtil et frissonnant entre la beauté pure du monde et le regard de celui qui la cherche. Ainsi celui qui emporte chez lui une peinture zen, emporte avec lui un objet qui exprime une beauté de l’indicible cueillie dans l’expérience intime d’un être qui a laissé jaillir de lui l’émoi au bout du pinceau, mais plus encore il entre dans les racines du passé du peintre et laisse frémir la vie dans le regard de ceux qui contempleront distraits ou épris la toile du geste intime.

Puissent nos vies, comme l’esprit du geste de la peinture zen, devenir souffle épuré et profond qui se donne frémissant et joyeux, généreux et débordant d’une silencieuse liesse. Tel le geste zen, profond, sobre et serein, ainsi nos vies puissent être ici bas l’image visible du Tout indicible, ce Tout qui nous traverse, nous façonne et nous constitue. Puissent nos vies, tel le geste du peintre zen, être fortes comme la montagne vigoureuse, sereines et légères comme le balancement délicat du brin d’herbe.

Il y a un enseignement dans toute peinture zen : pour atteindre le bonheur durable en notre vie il n’est pas nécessaire de faire de choses grandes et belles, il suffit simplement de faire tout ce que l’on fait avec grandeur et beauté.

L’esprit du geste est la présence à toute chose. Celui qui est présent, accueille. Celui qui est présent accueille l’univers de l’autre comme son propre univers. Ainsi la peinture zen est l’histoire d’une infinie affection. Dans la présence au monde et aux êtres nous sommes déjà transfigurés.

L’homme replié et sot voit une fleur et il la coupe pour la déposer dans un herbier.
L’homme sage et au coeur éveillé voit une fleur et compose un poème.

Tout ce que nous accomplissons en ce monde engendre des conséquences. 
Le bien engendre le bien. Le mal engendre le mal. 
La félicité est contagieuse ! Et l’émerveillement nous va si bien !
Tout ce que nous partageons construit des liens bien au delà du visible et du rationnel.

Au passant qui par hasard ou par affection contemple ce voyage intime que j’exprime dans mes toiles je veux dire que ces toiles ne sont qu’image, symbole, prolongement d’un cœur qui bat et ne cesse de s’émerveiller. Je veux lui dire que comme dans la peinture zen, dans la vie il suffit d’esquisser un sourire, de suggérer l’amour, tendre une main, prêter délicatement une épaule ; il suffit de laisser éclater la félicité simplement, de ne jamais « trop en faire », mais de découvrir que dans la sobriété du quotidien il y a tant d’extraordinaire ! Je veux lui dire qu’à l’image de cette peinture sobre et sereine, la vie aussi peut ressembler à un geste délicat qui laisse la place à tous les possibles et à tant d’émerveillement.

Mais surtout je veux vous dire, et je le crois, qu’à l’image de ces toiles ainsi il en va vraiment de notre vie ; notre vie comme une toile blanche où nous serions les peintres et les poètes, capables d’y peindre la tristesse et l’insatisfaction ou alors la liesse et la bonté sereine, et qu’en cela réside toute notre grâce, toute notre splendeur.

Federico Jôkô PROCOPIO